Muzungu !, de Vincent Marganne
- Gaëlle Cabau
- 30 sept. 2023
- 7 min de lecture

Cette semaine j’ai lu, un peu par hasard, Muzungu !, monologue théâtral et autobiographique de Vincent Marganne.
- Eh c’est vrai que t’es né en Afrique ?
- Heu, oui, c’est vrai.
- Comment ça se fait que t’es pas noir ?
- Ben… mes parents sont blancs.
- T’as vu des lions ?
- Heu, non, je ne crois pas. On a vu une lionne. Je crois. Dans un arbre. Elle dormait dans un arbre.
- T’as vu une lionne qui dormait dans un arbre ?
- Ouais.
- C’est tout ?
- Heu, non, j’ai vu des éléphants aussi. Des zèbres. Des girafes. Des hippopotames. Des singes.
- Mais pas de lion ?
- Non. Pas de lion.
- Je trouve quand même bizarre que tu ne sois pas noir.
Un Muzungu, un homme blanc d’Afrique, raconte son histoire. C'est celle d’un petit garçon né au Burundi en 1965 et rapatrié en Belgique en 1972. Celle d’un adulte d’une cinquantaine d’années qui, après avoir retrouvé, dans la cave de ses parents, douze bobines de films d’archives familiales (990 mètres de bobines), regarde le passé et explore sa saga familiale pétrie de mille images, odeurs, sensations et anecdotes.
1972. Un autre monde. En 1972, les voitures sont presque entièrement mécaniques et elles consomment allègrement 20 litres au 100. En 1972, on se déplace dans une Dyane entièrement recouverte d’autocollants, une voiture excentrique qui sera un peu plus tard joyeusement défoncée – heureusement vide et en stationnement – par l’attache d’une remorque dont les freins avaient été mal serrés.
En 1972, les téléphones sont encore tous raccordés à une petite prise murale ; un tire-bouchon relie l’énorme cornet au téléphone lui-même, un objet aux formes arrondies, gros comme un hérisson, presque un personnage. En 1972, les télévisions ne sont pas encore invitées dans toutes les maisons, dans tous les ménages ; ce sont de grosses boites massives qui pèsent 25 kilos. (…)
En 1972, on rentre, donc, définitivement – on, nous, la famille. En réalité, si les verbes rentrer ou revenir sont parfaitement adéquats dans le vocabulaire de nos parents, ce ne sont pas les mots justes pour nous, les enfants. Nous, nous ne rentrons nulle part. Nous arrivons, nous débarquons littéralement. La Belgique, pour nous, c’est la terre des vacances mais ce n’est pas notre pays ; c’est le Burundi, notre pays - nous y sommes nés tous les quatre. Pour moi ce n’est pas un retour. C’est un départ, un déchirement. Une cassure. Une vie qu’il faut déjà complètement recommencer. Le temps passe comme une flèche.
Le texte a la beauté et la nostalgie d’un vieil album de photos. Les souvenirs affleurent avec une puissance d’évocation liée aux sens. La parole convoque les images et chaque moment dit l’amour de l’auteur pour l’Afrique. Il y a quelque chose d’extrêmement solaire et poétique là-dedans.
Un jour, je joue seul devant la maison et j'entends les pas d'un géant s'approcher lentement, pesamment, du fond de la rue qui m'est à ce moment-là cachée par le garage. J'ose risquer un œil par le coin de celui-ci et je m'aperçois que le géant, ce sont en fait, d'énormes gigantesques gouttes de pluie qui s'abattent tour à tour lourdement sur le sol en approchant lentement de la maison.
Un jour, je m'adosse à un arbre et je sens que l'arbre bouge dans mon dos, l'arbre grouille : c'est une colonie de chenilles urticantes qui monte ou descendent le long du tronc.
Un jour, malgré ou sans doute à cause de l'avertissement sévère de nos parents, mon frère et moi ne pouvons nous empêcher de cueillir et goûter les petits fruits rouges interdits qui ont l'air si bons, accrochés comme une tentation à un arbuste du jardin ; nous revenons en hurlant, la bouche en feu et les yeux rouges parce que nous venons de découvrir, sans intermédiaire, la puissance intraitable du pili-pili. Comment un si petit fruit peut-il contenir tout un volcan en activité ? Mystère. Nous n'avons plus jamais essayé.
Dans sa construction, la pièce questionne la mémoire, laissant entendre les personnages du passé (sa mère, un recteur, un joueur de basket...). Il s’agit, dans un travail proche de l’enquête et de la reconstitution, de comprendre ce qu’il s’est passé.
J'ai fumé ma première clope dans les chiottes des voisins, avec leur fille vraisemblablement quand j'avais six ans ; ça personne ne l'a photographié.
Où sont mes souvenirs ?
Ma mémoire précieuse ?
Celle du temps ?
De la chaleur ?
Du fracas des pluies ?
De la végétation qui défile derrière la vitre ?
Les bananiers
Les voix
Les sons
Les visages
Les goûts
La lumière
L'obscurité
Le son de l'obscurité
Le goût des visages
Le fracas de la lumière
La chaleur des voix
La végétation des pluie
La présence des nuits...
Ainsi, les souvenirs d'enfance au Burundi affluent. Le narrateur imagine ses jeunes parents descendant d'un avion ; son père, choisissant la coopération au développement plutôt que le service militaire ; son père envoyé à Bujumbura pour travailler au Collège jésuite du Saint-Esprit ; son père devenant entraîneur des Kiriri Boy’s. Mais les souvenirs, ce sont aussi les premiers pas sur la barza, la découverte du jardin, la chaleur et le climat burundais, la piscine du Collège, l’école primaire Stella Matutina, la danse des éléphants…
Dès le début de la pièce, on comprend également que la petite histoire de ce petit garçon sera mêlée à la grande Histoire. Tout tourne autour de l'année 1972. Vincent Marganne a 7 ans et quitte le Burundi. 1972 et la dictature militaire, l’instauration d’un couvre-feu, la rivalité entre Hutus et Tutsis et les massacres. 100000 à 200000 morts.
La scène a lieu pendant un de ces jours de mai ou de juin. Nous sommes en voiture, c'est ma mère qui conduit ; sur le siège arrière, il n'y a que mon frère aîné et moi. c'est le matin, on va à l'école, on vient à peine de partir et puis on voit un contrôle devant nous sur la route, un barrage routier. Ma mère doit ralentir, s'arrêter, beaisser la vitre et parler avec un des militaires - il sont plusieurs, nerveux, agités, montrer des papiers, le laissez-passer sans doute, des pièces d'identité peut-être... ça va vite, trente secondes, une minute peut-être. Juste avant que la voiture s'arrête, ma mère se tourne vers nous, effrayés, et nous dit : "Ne regardez pas." Mais c'est trop tard, on les a vus : trois ou quatre adultes, couchés dans le fossé le long de la route. Est-ce qu'ils sont morts ? Est-ce que certains sont morts ? Il y a du sang, des vêtements déchirés, et encore un homme à genoux un peu à l'écart des autres; lui aussi il saigne. Il n'ose pas nous regarder ? Ou bien c'est le contraire, il nous regarde et je vois son regard; l'espace d'un instant, d'une étincelle, je croise ce regard de terreur pure ? Je ne sais plus. On rend les papiers à ma mère, le barrage s'ouvre, nous recommençons à rouler et la scène disparaît par la lunette arrière de la voiture dans le gris du bitume. La scène si rapide est immédiatement engloutie par le temps. Il faut aller à l'école, regarder le tableau, écouter l'institutrice, sortir à la récré. La récré. Quand on repasse en fin d'après-midi, le barrage est toujours là mais ils nous connaissent maintenant, ils nous reconnaissent et on passe. De l'autre côté de la route le fossé est vide, il n'y a plus personne. La vie continue.
Il y a beaucoup de simplicité dans ce texte pétrie de tendresse, d’humour mais aussi de colère parfois. Le texte ne refuse d’ailleurs pas d’aller vers l’émotion. C'est ce qui fait sa force, son humanité, sans doute parce que l’auteur a su se mettre à la hauteur de l’enfant qu’il était. J'ai d'ailleurs retrouvé dans cette lecture l'émotion que j'avais ressentie en lisant Petit Pays, de Gaël Faye.
Tout à coup il y a Les évènements - encore aujourd'hui on parle des évènements, lors des évènements, pendant les évènements, sans avoir besoin d'en spécifier la date. Et soudain, il y a un couvre-feu. Un couvre feu ?
- Pourquoi on couvre le feu, papa, où est-ce qu'il est le feu qu'on couvre ?
- Mais non, Vincent, c'est une expression, ça veut dire qu'à partir d'une certaine heure tout le monde doit rester chez soi, on ne peut plus sortir. Plus du tout.
- Personne ?
- Non, personne ne peut plus sortir.
On ne peut plus jouer dehors, on ne peut plus aller dans le jardin, on ne peut plus prendre la voiture et partir en ville voir des amis, on ne peut plus manger ailleurs, on ne peut plus s'en aller.
Vincent ne reverra Bujumbura qu’en 2011. C'est sur ce voyage rempli d’émotions que se finit la pièce.
On nous fait rentrer dans une salle, une sorte de salle de classe où sont rassemblés une vingtaine de petits et de petites : ceux-là doivent avoir entre 2 et 5 ans. Aussitôt -aussitôt - tous les enfants - tous ! - lèvent spontanément leurs deux bras vers nous. Mon frère a un réflexe de défense.
- Ils réagissent comme ça parce qu'ils savent que c'est de cette façon qu'ils seront peut-être adoptés.
C'est certainement vrai, et pourtant c'est aussi autre chose que je lis dans leur attitude : ils veulent de l'amour. Ils ne veulent rien d'autre que ça, juste un peu d'amour.
C'est un petit Paul qui se retrouve dans mes bras. Il est chaud. Il sent la terre. Il a le nez plein de morve. Il semble à la fois soulagé d'avoir trouvé une intimité tactile, réelle, rassurante, et un peu effrayé aussi de se trouver tout à coup si proche du visage d'un vieux Blanc, dans ses bras !
Comme il est beau. Comme il est léger et lourd à la fois. Petit Paul, je dois te le dire aujourd'hui : après t'avoir déposé par terre et laissé à ta vie, te tournant le dos en sachant que tu allais à nouveau lever les mains vers une présence, une attention, et une douceur que tu ne trouverais pas... à ce moment-là, petit Paul, il a fallu que je croise le regard de ma mère - ma maman - pour éviter de me mettre à pleurer.
Elle avait, mystérieusement, deviné et compris le gouffre au-dessus duquel je me tenais. Car si j'avais pleuré petit Paul, si j'avais commencé à pleurer ce jour-là, j'aurais pleuré une bonne partie de la Ruzizi et du lac Tanganyika, j'aurais pleuré des tempêtes tropicales et trois fois de suite toute la saison des pluies, j'aurais pleuré pendant des heures comme des nuages crevés, petit Paul, si j'avais commencé.



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