Ogres, de Yann Verburgh
- Gaëlle Cabau
- 4 avr. 2023
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 1 juil. 2023

La première fois que j'ai lu une pièce de Yann Verburgh, j'étais à la recherche d'un texte à jouer pour un groupe de lycéens. Une amie m'avait alors parlé d'un texte qui avait remporté un prix et j'avais découvert : H.S. Tragédies Ordinaires. Un coup de poing et un coup de cœur que j'avais partagé avec mes élèves.
Souvent, lorsque je lis un texte qui m'a émue (au sens premier de remuée) j'ai envie de passer un autre moment avec l'auteur. Parfois je suis déçue, parfois je vois se confirmer des affinités électives et c'est assez savoureux. J'ai mis du temps à trouver Ogres, plusieurs mois, jusqu'à ce que je le découvre un peu par hasard à la librairie La Fleur qui pousse à l'intérieur.
Si H.S. s'attaque au harcèlement scolaire, Ogres propose un voyage au cœur de l'homophobie. 28 scènes, 14 destinations, des temporalités multiples, et une trentaine de personnages : de la France à la Russie, de l’Ouganda à l’Iran – en passant par la Bulgarie, l’Afrique du Sud, le Cameroun, la Grèce, le Brésil, la Roumanie, la Corée du Sud, les Pays-Bas... Le texte dresse un état des lieux d’une discrimination qui exclut socialement, qui tue directement ou indirectement, qui existe sous toutes sortes de formes et dont toutes les formes provoquent douleurs et souffrances.
Piranshahr - Iran - Janvier 2011
La corde au cou
ALI : J'ai peur.
EHSAN : Je t'aime.
ALI : Tout est de ta faute. je te déteste.
EHSAN : Je t'aime.
ALI : Tais-toi !
On leur attache les mains.
ALI : J'ai encore rien vécu.
EHSAN : Je t'aime.
ALI : Ma mère va mourir de honte et de chagrin.
EHSAN : Je t'aime.
ALI : C'est à cause de toi.
EHSAN : Je t'aime.
ALI : Ne dis plus ça !
On leur bande les yeux.
ALI : Je ne peux plus te voir.
EHSAN : Je t'aime.
ALI : Je vois ton image sur mes paupières.
EHSAN : Je t'aime.
ALI : Je te hais.
EHSAN : Je t'aime.
ALI : Arrête !
Les voix des victimes, des agresseurs, des familles, des témoins s'entremêlent dans une construction prismatique. Et c'est quelque chose que j'aime beaucoup car le théâtre autorise une focalisation mouvante, parfois terrible.
Bayonne - France - Mars 2012
ELLE :
Quand j'ai annoncé à ma mère que j'étais lesbienne,
J'avais 15 ans,
Elle m'a dit :
Je te tiendrai et y aura 15 mecs qui te passeront dessus mais tu deviendras hétéro !
Ce soir-là, j'ai noté cette phrase dans ce petit carnet rose qu'elle m'avait offert une semaine plus tôt.
Le dernier cadeau qu'elle m'ait fait.
La parole n'est pas poétique, elle se fait crue et interroge nos normes sociales, dénonce les "ogres" qui prennent le pouvoir sur nous. La pièce est sombre, elle débute d'ailleurs avec l’agression de Benjamin, torturé et laissé pour mort dans un bois de Normandie.
Rouen - France - Septembre 2009
Non-assistance à personne en danger et absention volontaire d'empêcher un crime.
Putain, l'enfoiré, j'y crois pas !
Il est pas mort ?
Et merde !
Non, c'est pas vrai !
Après ce qu'ils lui ont mis dans la gueule.
Vendredi dernier, on était dans le bois, là, tu sais.
Là où vont toutes les tafioles pour s'enfiler.
Ce bois-là !
On y était avec ma bagnole, en plus, putain !
Et merde : Je suis trop dans la merde, là !
Ce connard de Kevin voulait se faire un pédé.
j'ai rien fait moi, je te jure, je suis juste resté dans la caisse à les mater.
La tafiole avait notre âge, tu vois.
Peut-être moins, je sais pas.
Au départ, les retours à la ligne m'ont donné envie de lire le texte à voix haute, en respectant le souffle. En les prononçant (parce que c'est aussi ça lire du théâtre), je me suis rendu compte de la violence des mots, ou plutôt que les mots pouvaient dire l'indicible, la violence la plus inexplicable.
Si l'homophobie c'est la peur, la haine, la cruauté et la torture... pourtant la pièce respire, par endroits, disant l’amour (celui d’Eshan et d’Ali, condamnés à mort en Iran), disant l’espoir (celui de Tara, jeune Ougandaise en procédure de demande d’asile aux Pays-Bas), disant le courage (celui de Luka, lycéen russe de la ville de Sotchi).



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