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Pénélope Ô Pénélope, de Simon Abkarian

  • Gaëlle Cabau
  • 12 nov. 2023
  • 4 min de lecture

C’est en repensant hier soir à Electre des bas-fonds, que j’ai tiré de ma pile de livres à lire Pénélope Ô Pénélope, bien décidé à approfondir ma lecture des œuvres de Simon Abkarian.

En plus, ça tombe bien, en ce moment, je m’intéresse à la place de la femme dans les mythes.


THEOS – Mais joue-la ta comédie, joue-le ton boulevard, fais-le ton one-woman-putain-de-show. Ris, vis, le monde s’en fout. Mais toi, il fallait que tu sois irréprochable, insoupçonnable, irrécusable dans ton habit de tragédienne Tu n’es pas Pénélope, Ô Pénélope, il ne reviendra pas ton Ulysse. Ta vie n’a rien d’une tragédie C’est un psychodrame tout au plus, qui ne parle que de morale, et des comme toi, il y en a des millions.


Dinah, couturière, a élevé loin de la guerre son fils Theos. Ante, potentat local et propriétaire de l'appartement où elle vit, la poursuit de ses ardeurs ; il veut l'épouser puisque son mari n'est toujours pas rentré. La guerre est finie depuis dix ans mais l'épouse constante ne survit que dans l'attente de son mari bien-aimé. Ante la fait chanter : demain elle l'épousera ou bien il tuera son fils. Theos, fougueux jeune homme, est prêt à en découdre avec Ante. C'est alors qu'un mendiant échoue sur la grève : Elias, le soldat de retour du front, le mari perdu, le père recherché. Le cycle infini de la vengeance pourra-t-il un jour se rompre ?


La pièce commence avec la même force qu’Electre des bas-fonds. Simon Abkarian sait mettre les vérités les plus indicibles dans la bouche de ses personnages féminins, ici le désir derrière la déchirure de l’absence :

DINAH - Avec le temps, la guerre a rendu au monde ses morts et ses vivants et toi tu ne rentres toujours pas. L’arbre de la patience est tombé de tristesse et toi tu ne rentres toujours pas. Les ennemis qu’on disait éternels se sont tendu la main et toi tu ne rentres toujours pas. L’oubli est venu s’abreuver du sang de la mémoire et toi tu ne rentres toujours pas. J’ai usé mes yeux sur ton chemin, crié ton retour dans l’oreille des dieux et toi tu ne rentres toujours pas. Nuit après nuit, dans mon lit froid et désert, je redessine sans cesse la carte secrète de ton corps, moi ton intime géographe. Je réinvente la moindre parcelle de ta peau dont l’absence fait hurler la mienne. Derrière la fenêtre close de me yeux, je te revois. Je reconnais cette tempête dont tu aimais te vêtir pour m’emporter, me soulever. Dans la tourmente, nous nous perdions. Le galop, d’où s’élançait notre fougue d’enfant, déchirait nos ventres et lorsque la foudre venait nous délivrer, nous anéantir, nous nous reconnaissions dans nos yeux révulsés. J’ouvre les yeux avec l’espoir de ta présence, te voir, mais c’est ton absence qui me gifle et me réveille, car tu ne rentres toujours pas. Je me dégoûte moi-même. Cette main immonde, je veux la plonger au fond de mon gosier et vomir, cracher loi de moi ce désir indésirable.


À travers la légende, Simon Abkarian dit son histoire (son père n’est jamais revenu), sa mère, la guerre, l’attente, la réitération infinie des vengeances ainsi que la vacuité des combats menés par les hommes.

ELIAS – Un seul de mes récits peuplerait de monstres le reste de tes nuits. J’ai choisi la voie du sang. Vois ce qu’il reste de moi. Je suis déchu du rang des hommes. Dégradé, rendu à l’état de bête. Ces haillons ne sont pas une ruse, mais l’implacable reflet de mon âme cancéreuse. Donne-moi une arme, laisse-moi faire. S’il le fait, c’est moi qui tuerais l’homme.


L’écriture est à la fois infiniment poétique et infiniment crue, apportant un éclairage moderne au mythe. Le texte souligne ainsi avec violence l’absurdité d’un monde aujourd’hui privé de héros.


NOURISTA – Qui lui tiendrait tête ? Qui ? Les hommes de ce village ne sont plus des hommes. Une portée de putains tout au plus que la peur a châtrées. À eux tous réunis, ils ne valent pas, ne serait-ce que la chaussure de ta femme. Quand passe le boucher, ils se prosternent en chœur, en prenant soin de bien fermer les yeux. Ils n’aiment pas se reconnaître dans le clinquant de ses souliers. Un troupeau de culs offerts au monde. Avec leurs groins plongés dans leur propre merdre, ils font mine de chercher un chemin qu’ils auraient éventuellement perdu. Mais crois-moi, ils sont bien là où ils sont, ces porcs. Lorsque l’un d’entre eux ose lever la tête, c’est pour se rassurer que les autres sont bien là. Ils se regardent, ils se font une raison, chacun est le triste reflet de l’autre. Ici personne ne dit plus rien. On hausse les épaules, on arbore le masque du bonheur. Ici, où jadis les poings de la révolte criaient de joie dans le ciel de nos enfants, on se tait. Et en silence, on suce goulûment le sexe rutilant de la vulgarité. On l’avale jusqu’à la garde, jusqu’à étouffer la moindre question.


La pièce n’est pas facile, plus compliquée sans doute à étreindre qu’Electre des bas-fonds, car la langue prend souvent le pouvoir sur l’action, le dramatique. Il est difficile de ne pas succomber à l’écriture, de ne pas s’y perdre.


ELIAS – Pauvre fou, tu te racontais l’histoire de ma mort. À force de mépriser le ciel et les étoiles, tu n’as pas vu l’ombre de la vengeance tout hérissée de couteaux, se dresser au-dessus de ta tête. J’étais là à t’observer mais ton mépris refusait de me voir. Ni la distance, ni la guerre, ni les putains des grands chemins n’ont eu raison de mon retour. J’étais perdu, Elias n’était plus Elias, mais une fois purgé de mes peines, je suis revenu. Tu te voyais déjà aller et venir sur le ventre de ma femme, inscrire ton nom jusque dans ses entrailles, poser l’enseigne de tes trafics sur les murs de ma maison ? J’avais abjuré le meurtre mais ton sang a été le plus fort. Tu as perdu, marchand, de peu, mais tu as perdu. Jamais tu n’atteindras le terme de ta course. Le destin t’a fauché dans la dernière ligne droite. Le vainqueur c’est moi. Des deux damnés, je reste le meilleur.


Les dernières répliques nous laissent sur la question d’un hypothétique bonheur après des retrouvailles entre des êtres marqués par la solitude et la guerre, des êtres exilés à eux-mêmes.



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