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Richard III, de William Shakespeare

  • Gaëlle Cabau
  • 27 janv. 2024
  • 5 min de lecture

Cette semaine, pas de pièce contemporaine, ni de révélation jeunesse, mais une pièce avec laquelle je viens de passer deux ans. Richard III est en effet au programme des spécialités théâtre terminale et j'ai eu énormément de plaisir à lire cette pièce, à la relire, à la décortiquer, à l'analyser, à la monter avec les élèves. Je ne sais pas si, sans les injonctions des programmes, j'aurais osé me confronter à ce grand, à cet immense classique.


RICHARD -

Ores voici l’hiver de notre déplaisir

Changé en glorieux été par ce soleil d’York ;

Et tous les nuages qui menaçaient notre Maison

Ensevelis au sein profond de l’océan.

Voici nos fronts parés de couronnes triomphales,

Nos armes ébréchées suspendues en trophées,

Nos austères alarmes changées en gaies rencontres,

Nos marches redoutables en pavanes exquises.

Mais moi qui ne suis pas formé pour ces folâtres jeux,

Ni fait pour courtiser un amoureux miroir ;

Moi, qui suis marqué au sceau de la rudesse

Et n’ai pas la majesté de l’amour,

Moi, qui suis tronqué de nobles proportions,

Difforme, inachevé, si boiteux et si laid

Que les chiens aboient quand je les croise en claudiquant…

Eh bien, moi, en ce temps de paix,

Je n’ai d’autre plaisir pour passer le temps,

Que d’épier mon ombre au soleil.

Et donc, si je ne puis être l’amant

Qui charmera ces jours si beaux parleurs,

Je suis déterminé à être un scélérat.


Alors que la cour fête enfin la paix retrouvée après plus de 150 ans de guerre, Richard dit sa frustration d'être écarté du pouvoir. Lui, si monstrueux et si laid, aspire à la couronne d'Angleterre, même si cela signifie avoir du sang sur les mains. La pièce retrace son accession au trône, son couronnement et sa chute.


RICHARD -

Un cheval ! Un cheval ! Mon royaume pour un cheval !

J’ai joué ma vie sur un coup de dé,

Et je veux en courir la chance.

Je crois qu’il y a six Richmond sur le champ de bataille :

J’en ai tué cinq aujourd’hui à sa place.

Un cheval ! Un cheval ! Mon royaume pour un cheval !


Richard est un héros du mal. Dans son premier monologue, il dit : "je suis déterminé à être un scélérat". À ce moment là, tout se passe comme si Richard transformait une prédestination (déterminé par le destin) en volonté (déterminé comme synonyme de décidé), comme s’il changeait son destin en puissance.

J'ai d'ailleurs été fascinée à la fois par sa négativité absolue et par sa force d'attraction. Les scènes du première acte semblent le caractériser à travers sa force de destruction : il ose tout et commet l'extraordinaire. C'est ce qui fait de lui une sorte de légende noire (qui a inspiré notamment George R R Martin pour son Game of thrones).


RICHARD -

Femme fut-elle jamais courtisée de cette façon ?

Femme fut-elle jamais conquise de cette façon ?

Quoi, moi qui ai tué son mari et son père

[…] Et pourtant la gagner ? Tout un monde contre rien ! Ah !

A-t-elle déjà oublié ce vaillant prince,

Edouard, son seigneur, que j’ai (il y a trois mois)

Poignardé dans ma colère à Tewkesbury ?

Je l’aurai, mais je ne la garderai pas longtemps.


Il s'agit d'un personnage extrêmement complexe car il pose la question de la monstruosité. Lui se définit dès le début comme un être tronqué, difforme. Il se présente au monde avec son moi défectueux… Il manque quelque chose à Richard, comme s’il était troué... s'agit-il d'une excuse ? D'une explication ? Cette difformité physique induit-elle une difformité morale ? Cette monstruosité est-elle fascinante ou dégoûtante ? Autant d'interprétations laissées au metteur en scène.


RICHARD –

N’enseigne pas à ta lèvre un tel dédain ; car elle fut faite

Pour le baiser, ma dame, et non pour ce mépris.

Si ton cœur plein de vindicte ne peut pardonner,

Vois, je te prête cette épée, à la pointe acérée ;

Et s’il te plaît de la dissimuler dans cette loyale poitrine,

Et d’en laisser échapper l’âme qui t’adore,

Je l’offre nue à ton coup mortel,

Et implore humblement la mort à genoux.

Il s’agenouille, offre sa poitrine ouverte, elle dirige son épée contre lui.

Non, n’hésite pas, car j’ai bien tué le roi Henry…

Mais c’est ta beauté qui m’y a provoqué.

Non, dépêche-toi : c’est moi qui ai poignardé le jeune Edouard,

Mais c’est ton visage divin qui m’y a poussé.

Elle laisse tomber l’épée.

Relève cette épée ou relève-moi.

 

ANNE –

Je ne veux pas être ton bourreau.


Richard est donc une puissance de chaos. En cela, il a des points communs avec la figure du joker. Il représente une force de néantisation absolue. Si cette force de néantisation aspire les autres sur son passage (son frère Clarence, le roi Édouard, Lady Anne, ses neveux, Buckingham, les nobles...), elle finit par se retourner contre lui-même. En le découvrant, j'ai eu l'image d'une étoile qui s'effondrerait sur elle-même. C'est d'ailleurs pour cela qui nous avons appelé notre projet de cette année, avec les élèves, "Soleil noir - Variations", pour dire cette sorte de course à la mort.

On le voit notamment dans son magnifique monologue, lorsqu'il se réveille de la scène des spectres. On remarque qu'il s'adresse à lui-même dans une sorte de béance absolue.


RICHARD -

De quoi ai-je peur ? De moi-même ? Il n’y a personne d’autre ici ;

Richard aime Richard, à savoir, Moi et Moi.

Y-a-t-il un meurtrier ici ? Non. Si, moi !

Alors fuyons. Quoi, me fuir moi-même ? Pour quelle raison ?

De peur que je me venge ? Quoi, moi-même de moi-même ?

Hélas, j’aime moi-même. Pourquoi ?

Pour m’être fait du bien à moi-même ?

Ô non, hélas, je me déteste plutôt

Pour les actes détestables commis par moi-même.

Je suis un scélérat – non, je mens, je n’en suis pas un !

Bouffon, de toi-même parle honnêtement. Bouffon, ne te flatte pas.

C’est à désespérer ! Pas une créature ne m’aime,

Et si je meurs, pas une âme n’aura pitié de moi…

Pourquoi en aurait-on, puisque moi-même

Je ne trouve en moi-même aucune pitié pour moi-même ?


J'ai également aimé que le monde dépeint par Shakespeare ne soit pas un monde manichéen ou polarisé. Il y a bien la figure de Richmond qui apparaît à la fin, comme une sorte de deux ex machina, et fait figure de cavalier blanc venu vaincre cette puissance du mal. Mais ne nous leurrons pas, dans cette pièce, presque tous les personnages ont du sang sur les mains et évoluent dans un monde où le pouvoir est moribond.

Le personnage de Margaret dit cela, dit un monde où rien n'est à sa place, "un monde sans dessus-dessous" comme dirait Ostermeier.


MARGARET -

Tu crois que je vais t’épargner ? Reste, chien, car tu vas m’entendre.

Si le Ciel tient en réserve un fléau terrible

Qui surpasse ceux que je peux te souhaiter,

Ô, qu’il le garde jusqu’à ce que tes péchés soient mûrs,

Et qu’alors il précipite son indignation

Sur toi, qui troubles la paix de ce pauvre monde.

Que le ver de la conscience ronge ton âme ;

Tant que tu vivres, soupçonne tes amis d’être des traîtres,

Et prends les pires traîtres pour tes plus chers amis ;

Que jamais le sommeil ne ferme cet œil assassin,

À moins qu’un rêve torturant

Ne t’épouvante d’un enfer d’affreux démons.

Créature des goules, avorton, porc fouisseur,

Toi qui fus marqué à ta naissance

Comme esclave de la nature et fils de l’enfer ;

Toi, flétrissures des entrailles de ta mère affligée,

Toi, rejeton exécré des reins de ton père,

Toi, guenille de l’honneur, toi détesté…


Enfin, j'ai aimé le rapport aux spectateurs/lecteurs que propose le personnage. Richard n'a de cesse de s'adresser aux spectateurs, il passe son temps à nous parler comme pour nous emmener dans son désir. C'est un personnage que j'ai vécu comme éminemment cathartique, qui a su faire émerger en moi une ambivalence morale savoureuse. Sans doute est-il parvenu à me manipuler, notamment en provoquant en moi de l'empathie. Je rejoins à ce propos Thomas Jolly, qui disait : "C'est un grand méchant pour lequel on a envie de pleurer."


Si vous avez envie vous aussi de découvrir ou redécouvrir ce classique, je vous conseille la très bonne traduction de Jean-Michel Déprats.





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