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Small Talk, de Carole Fréchette

  • Gaëlle Cabau
  • 24 sept. 2023
  • 8 min de lecture

NARRATEUR. Le temps a passé. Deux ou trois autobus se sont arrêtés devant l’abribus. Quelques personnes en sont descendues. Elles n’ont pas remarqué le jeune homme assis sur le banc de béton. Il ne les a pas regardées non plus. Et personne n’est venu attendre avec lui. Et puis il s’est levé, il a pris son sac, il est parti. Il est cinq heures maintenant. Les employés des Laboratoires Lowell commencent à sortir. Les autos font la file pour s’engager dans le boulevard. Une femme approche de l’abribus. Elle s’assoit sous l’affiche déchirée. Elle regarde sa montre. Elle attend. Quelques minutes après, une jeune femme la suit et s’arrête sur le seuil. C’est Justine.


JUSTINE. Salut.


GHYSLAINE. Salut.


Silence


JUSTINE. C’est pas chaud.


GHYSLAINE. T’as froid ?


JUSTINE. Non, non. (Un temps.) Il paraît qu’il va faire plus chaud demain.


GHYSLAINE. Ah bon. Je sais pas.


Un temps.


JUSTINE. C’est long.


GHYSLAINE. Quoi ?


JUSTINE. L’autobus.


GHYSLAINE. Il va passer à cinq heures et quart, comme tous les jours. Mais depuis quand tu prends le 35 ?


JUSTINE. Hein ?


GHYSLAINE. Tu prends jamais le 35. Tu rentres à pied d’habitude. Non ?


JUSTINE. Je… je sais pas.


GHYSLAINE. T’habites pas près d’ici ?


JUSTINE. Non. Je veux dire oui. Mais c’est parce que je…


GHYSLAINE. Diane me l’a dit. Je sais pas comment elle sait ça, d’ailleurs. Elle a dû fouiller dans ton dossier.


JUSTINE. Je sais pas. Mais euh… et toi, Ghyslaine, comment ça va ?


GHYSLAINE. C’est sûrement pas toi qui l’as dit à Diane. Lui as-tu dit ?


JUSTINE. Quoi ?


GHYSLAINE. Que t’habites pas loin d’ici.


JUSTINE. Non. Je pense pas. Je parle pas beaucoup à Diane.


GHYSLAINE. Ça c’est sûr. Tu parles pas à Diane, ni à Mohamed, ni à Mélanie, ni à monsieur Deschenes, ni au concierge, ni au messager, ni à moi. Tu parles à personne.


JUSTINE. Mais là, maintenant, je… je te parle. Euh… As-tu passé une bonne journée Ghyslaine ?


GHYSLAINE. La même que toi, Justine. J’ai fait exactement la même chose que toi toute la journée.


Un temps.


JUSTINE. As-tu vu les inondations aux nouvelles, hier ?


GHYSLAINE. Quelles inondations ?


JUSTINE. Il y avait des gens réfugiés sur les toits.


GHYSLAINE. Où ça ?


JUSTINE. Au Pakistan. Non, au Sri Lanka. Je sais plus.


Un temps.


GHYSLAINE. Est-ce que je peux te poser une question ?


JUSTINE. Oui, oui.


GHYSLAINE. Où est-ce que tu vas, le midi ? Et pendant les pauses ? Tu disparais pendant toutes les pauses. Depuis trois ans que tu travailles au labo, tu disparais. On se demande tous où est-ce que tu vas.


JUSTINE. Bon. Écoute, il faut que je… il faut que j’y aille. J’avais oublié. J’ai un rendez-vous. Excuse-moi.

Elle se sauve.


Small Talk c'est l'histoire de Justine. Justine a du mal à communiquer avec ses contemporains. Elle ne parvient à parler ni à ses collègues intrusifs, ni à sa mère qui a perdu les mots, ni à son père plongé dans un silence méditatif depuis la séparation, ni à son frère présentateur télé superficiel, ni à son exubérante belle-sœur. Justine espère arranger les choses à coups de conseils glanés sur Internet, d'ateliers divers et de cours de "small talk".


NARRATEUR. Quelques heures plus tard dans la cuisine d’un petit appartement modeste au deuxième étage d’un duplex, à vingt minutes à pied des Laboratoires Lowell. Un trois et demi propre et bien tenu. Plafonds bas, fenêtres coulissantes, porte patio donnant sur un balcon, donnant sur un autre duplex. Sur la table de cuisine, un ordinateur. Sur l’écran de l’ordinateur, une femme souriante. C’est l’experte en échange conversationnel.


L’EXPERTE. Un petit échec ? Ce n’est pas bien grave. Vous avez fait un premier pas, c’est ça qui compte. Vous n’en êtes pas morte, vous voyez ? Alors, qu’est-ce qui s’est passé ? Tapez « Enter » pour la bonne réponse. Vous n’avez pas su amorcer. Vous avez su amorcer, mais vous n’avez pas su continuer. Vous avez enfilé plusieurs sujets sans les développer. Vous avez paniqué.


JUSTINE. Enter. Enter. Enter.


L’EXPERTE. Bon. C’est une première fois. Un échec n’est jamais agréable, mais au fond, il vaut mieux toucher le fond tout de suite. Comme ça on ne peut que remonter. Est-ce que cette personne était quelqu’un de votre entourage ?


JUSTINE. Enter.


L’EXPERTE. Bon. Vous avez choisi de commencer avec quelqu’un que vous connaissez. C’est très bien. Nous allons maintenant regarder ensemble ce qui s’est passé. Pour bien comprendre, il faut décomposer le problème.


JUSTINE. Ce qui s’est passé, c’est que j’ai été nulle.


L’EXPERTE. Tapez « Enter » pour la bonne réponse. Avez-vous été l’initiatrice de la conversation ?


JUSTINE. Enter.


L’EXPERTE. Par quel sujet avez-vous commencé ? Tapez « Enter » pour la bonne réponse. La température, le…


JUSTINE. Enter.


L’EXPERTE. C’est une amorce tout à fait correcte. Plusieurs diront que c’est banal, mais on peut parfaitement construire sur du banal. Il ne faut pas mépriser les sujets anodins, ce que nos amis anglo-saxons appellent le small talk. C’est par là que tout commence. Il faut poser humblement nos petites pierres pour échafauder un dialogue. Mais revenons à votre expérience. Tapez « Enter » pour la bonne réponse. Votre interlocuteur n’a pas mordu au sujet. Votre interlocuteur a mordu, mais vous n’avez pas pu enchaîner.


JUSTINE. Qu’est-ce que ça veut dire « mordre au sujet » ?


L’EXPERTE. Tapez « Enter » pour la bonne réponse.


JUSTINE. Elle a dit : T’as froid ? Avec son air bête habituel. Et j’ai répondu non avec mon idiotie habituelle.


La pièce tire sa force et son originalité de sa galerie de personnages, à la fois extravagants et proches de nous. Chaque rencontre est l'occasion de conversations improbables ; l'occasion aussi pour l'autrice de disséquer nos rapports sociaux et de questionner ce qui se joue lorsque l'on tente d'entrer en contact.


NARRATEUR. Le lendemain, au labo, personne n’a chanté « Joyeux anniversaire Justine », parce que Justine n’a dit à personne que c’était son anniversaire. Elle a pensé toute la journée à son rendez-vous de cinq heures. Elle a préparé les questions. Elle a espéré. Elle y est maintenant. Dans un parc paisible. Des arbres, de la pelouse, un étang. C’est la fin de l’après-midi. Lumière douce sur l’eau dormante. Elle a retrouvé Gilles, comme prévu, sur le deuxième banc près du saule. Sur le banc, gravés au couteau, les mots Fuck you, que Justine caresse nerveusement.


JUSTINE. Tu vas bien ?


Un temps.


GILLES. Regarde.


JUSTINE. Quoi ?


GILLES. L’étang, comme il est beau.


JUSTINE. Oui, mais est ce que tu…


GILLES. Chchch.


JUSTINE. Et Christiane, est-ce qu’elle va bien ?


GILLES. Regarde les canards. Il y en a plus, cette année.


JUSTINE. Je te demande si…


GILLES. Christiane vit et moi je vis.


Un temps.


JUSTINE. Mais est-ce que vous allez…


GILLES. Qu’est-ce que ça veut dire, aller bien ?


JUSTINE. Je ne sais pas. Je demande ça pour amorcer.


GILLES. Amorcer ?


JUSTINE. Il faut bien commencer avec quelque chose. Elle dit : C’est pas grave si c’est banal. Il faut bâtir sur du petit.


GILLES. Ta mère dit ça ?


JUSTINE. Mais non. Tu sais bien que…


GILLES. Faut pas écouter ta mère. Je te l’ai expliqué. Quand elle parle, il faut faire comme ça. (Il prend les mains de Justine et les met sur ses oreilles.) C’est une question de survie. Crois-moi.


JUSTINE. Maman a perdu les mots, tu le sais. Elle est plus comme avant.


GILLES. Ta mère parle comme on respire. C’est pas une lésion au cerveau qui va l’arrêter.


JUSTINE. C’est vrai qu’elle veut parler, mais…


GILLES. J’ai failli me noyer dans l’océan qui sortait de sa bouche. Si j’étais pas parti il y a quinze ans, je…


JUSTINE. T’aurais été englouti, je sais.


GILLES. Ça m’a pris deux ans à faire le vide dans mes oreilles.


JUSTINE. Et t’as recontré une muette et ça t’a sauvé. Je sais. (Un temps) Et ton travail ?


GILLES. Regarde.


JUSTINE. Quoi ?


GILLES. Les arbres, le gazon, le ciel.


Un temps.


JUSTINE. Et Savane, est-ce qu’elle va bien ?


GILLES. Qu’est-ce qui t’arrive ?


JUSTINE. Rien.


GILLES. Savane fait sa vie de chatte. Elle mange, elle boit, elle dort.


Un temps.


JUSTINE. Et la maison ?


GILLES. Mais arrête. Tu vas me demander aussi comment vont mon fauteuil et ma lampe sur pied ?


JUSTINE. Je voulais juste échanger.


GILLES. Qu’est-ce que ça veut dire, échanger ?


On rit en lisant la pièce, mais jamais au détriment des personnages. C'est drôle, savoureux et toujours juste. Et ça grince aussi. Car la pièce nous parle de nous, de ce qui émane de nous, de notre soif insatiable de nous rapprocher des autres, de notre besoin de consolation aussi sans doute.


JUSTINE. Si j’avais un bichon frisé, je pourrais l’asseoir à mes pieds. On pourrait parler. Je pourrais lui demander : comment était ta journée, mon bichon frisé. Moi j’ai trouvé trois cancers. Trois sur des dizaines d’échantillons analysés. C’est étrange, mais ça fait plaisir quand on trouve. Comme une petite victoire sur l’absurde. Si on trouve jamais, où est le sens de ce qu’on fait ? On regarde machinalement et tout à coup on aperçoit le dessin particulier, comme un petit embryon de mort au milieu de la vie, on a le cœur qui bat, comme si on avait trouvé une petite pépite dans un tas de cailloux. Des fois, on s’arrête, on pense à la personne à qui appartient le morceau de chair. On ne doit pas faire ça, je le sais. C’est une des premières choses qu'on apprend dans le métier. Aujourd'hui je me suis arrêtée, j’ai pensé à la femme assise devant son médecin. Elle a chaud et elle tremble un peu et le médecin lui dit c'est pas des bonnes nouvelles madame, le cœur de la femme veut éclater, il dit on va mener le combat ensemble, madame, mais elle entend plus rien ça crie dans sa tête. J'ai eu envie de pleurer mais c'était peut-être sur ma vie. Est-ce qu'on pleure pas toujours sur soi-même ? Quand on voit les catastrophes à la télévision, on pleure de s'imaginer sur le toit de la maison inondée. (Un temps) Qu'est-ce que tu en penses, mon bichon frisé ? (Un temps) Il me regarderait et il dirait rien du tout. Et ça serait juste un soliloque déguisé. Des longues phrases de moi entrecoupées de petits grognements de lui. Arrête Justin, c’est pas ça converser, échanger, s'intégrer. C'est pas ça le courage, tu le sais. Le courage deux fois plus grand que soi.


Le personnage que j'ai préféré est Timothée, jeune homme blessé qui traverse la pièce. Il est le seul, alors qu'il se refuse à parler, avec qui Justine parviendra à communiquer.


TIMOTHÉE. C’est ici. Je le sais. Les arbres, les plantes, la nature sauvage.

Retourner à la terre.

Pourrir au milieu des feuilles mortes.

Comme dans le poème que j’ai appris au secondaire.

Qu’est-ce que c’était ?

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine.

Tranquille.

Tu dis : on s’en fout des poèmes, tu comprends pas, Timothée.

On s’en fout du lieu. On s’en fout de la façon.

Je sais.

Il faut juste le faire.

Je sais, je sais.

Mais il faut bien choisir.

Toi, T’as choisi, quand même.

Choisi un jour de janvier, un matin de blizzard.

Un champ au grand vent, entre deux autoroutes.

Choisi de creuser dans la neige.

De t’étendre dans le creux.

Choisi de tirer dans ta bouche.

Il y a bien un moment où t’as décidé tout ça ?

Un moment où tu t’es dit : c’est aujourd’hui.

Tu t’es dit, Timothée va m’attendre ce soir, mais tant pis.

Tant pis, c’est maintenant.

Comment t’as su que c’était le moment ?

Est-ce qu’il y a eu un signe ?

Qu’est-ce que t’as fait, juste avant ?

Avant de tirer ?

As-tu répété notre liste ?

Les dix bonnes raisons de quitter le monde.

As-tu compté jusqu’à cent, jusqu’à mille ?

As-tu parlé ?

M’as-tu parlé ?

As-tu tremblé ?

Tu dis : fais-le Timothée.

Tais-toi et fais-le.

Ça prend juste une seconde.

OK. Je me tais.

Il faut du silence, t’as raison.

Comme un rituel ?

Trois pas en avant.

Une minute de silence.

Un regard vers le ciel.

Tu dis : ta gueule.

OK.

Je le fais.

Tu vas voir.

Je le fais.

(Il sort un fusil de chasse de son sac.)

Trois pas.

Un, deux, trois.

Une minute de silence.

(Il aperçoit Justine qui surgit de derrière un arbre.)

Qu’est-ce que… Tu… Qu’est-ce que tu…


JUSTINE. Excuse-moi. Je t’avais pas vu. Je savais pas. Je… je faisais juste passer.


TIMOTHÉE. Ah bon. (Il tient toujours son fusil. Justine le regarde.)


JUSTINE. Ah ! OK. (Un temps) Bon. Euh… Je pense que… Qu’il y a quelqu’un qui m’attend.


TIMOTHÉE. OK. Salut. (Justine s’éloigne un peu. Elle s’arrête.) Quoi ?


JUSTINE. Rien. Je me demande juste…


TIMOTHÉE. Quoi ?


JUSTINE. Qu’est-ce que tu chasses ?


TIMOTHÉE. Un animal.


JUSTINE. OK.


Un temps.


TIMOTHÉE. Bon, ben… salut.


JUSTINE. Oui. Salut. (Elle fait quelques pas puis elle s’arrête.) Est-ce que tu viens souvent ici ?


TIMOTHÉE. Non. Jamais.


Un temps.


JUSTINE. T’es venu en autobus ?


TIMOTHÉE. Non. J’ai fait du pouce.


JUSTINE. Ah. Moi non plus je… Je suis jamais venue ici. En fait, je sais même pas exactement où on est. Ça peut paraître bizarre, mais…


TIMOTHÉE. Écoute, je… J’ai pas vraiment le temps de…


JUSTINE. Je comprends. Je veux pas te… Bon, j’y vais.


La pièce parvient à beaucoup parler sans être bavarde. En fait, il y a du Beckett en elle. Il y est, après tout, question de la crise du langage comme révélateur d'une crise plus existentielle. Pour la richesse de ses personnages, pour les réflexions qu'elle suscite, pour sa dimension comique et tragique à la fois, j'ai choisi de la monter en 2018 avec un groupe d'élèves de terminale. Malgré le défi proposé par la densité du texte, ce fut une très chouette expérience.







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