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Spaghetti rouge à lèvres, de Fabien Arca

  • Gaëlle Cabau
  • 26 oct. 2023
  • 4 min de lecture

Hier, j’ai pris beaucoup de plaisir à découvrir la pièce Spaghetti rouge à lèvres, de Fabien Arca, dans le cadre d’un goûter organisé par l’abc et Héloïse Desrivières.


Alors moi, ce que j’aime normalement, c’est lire seule, en toute intimité avec le texte. À la limite, je tolère mon chat… Je n’aime pas que l’on me parle quand je lis, qu’on m’interrompe, qu’on me sorte de ma bulle surtout de manière intempestive. D’ailleurs, je suis une liseuse à tocs : je ne lis pas par chapitre un roman ou par scène une pièce, mais de dix pages en dix pages. Bref, vous voyez le topo.


Donc quand j’ai vu débouler hier une horde (quatorze !) d’enfants plus excités que des acariens au salon de la moquette à l’idée de lire, j’ai cru défaillir. Quoi ? Il fallait que je partage mon tête-à-tête avec Fabien Arca avec des gnomes ! Pas moyen…


Il a fallu toute la gentillesse d’Héloïse Desrivières, sa voix apaisante (et le moelleux du canapé dans lequel j’avais calé mon postérieur boudeur) pour faire taire mes doutes, convaincre la sorcière en moi de ne pas invectiver a priori les jeunes intrus, et accepter de partager ce moment de lecture-découverte théâtrale.


Une grande plage de sable fin sur laquelle de petites vagues viennent s’écraser. Au bruit régulier du ressac se mêlent le souffle du vent, le rire des mouettes et aussi, par moments, les sirènes des navires en partance. C’est l’après-midi. Dans le ciel, le soleil joue à cache-cache avec quelques nuages. Debout devant l’océan, un homme en costume tient précieusement entre ses mains une boîte décorée. Et voici ce qu’il dit :


Spaghetti rouge à lèvres s’ouvre sur cette didascalie mystérieuse, sur cet homme, seul face à la mer, qui se souvient d’un épisode de son enfance : sa souffrance lors du départ de sa mère, océanographe partie loin pour son travail, la douleur de l’absence, les recettes extraordinaires inventées par son père pour conjurer le manque et sa rencontre avec l’océan.


La pièce est très belle puisqu’elle parvient à dire, avec des mots d’enfant, le vide que laisse l’autre quand il part. La simplicité de la langue confère à l’expression des sentiments une universalité qui a trouvé à résonner en moi :


Les conversations téléphoniques que j’attendais avec impatience avaient toujours un goût trop métallique.

Elles étaient ------

------entrecoupées

De grésillements----------------------

----d’interférences----

--- d’échos bizarres et de

------------------- silences infinis-----

Mais

Le pire de tout c’était que bien souvent je ne reconnaissais pas ta voix.

« Plumeau, tu ne dis rien ? Qu’est-ce que tu fais ? »

Loi de moi, tu n’étais plus vraiment toi.


Le texte est ainsi plein de tendresse, traversé de poésie :

Après ton départ, cela m’était tombé dessus ; un poids trop lourd sur mes épaules d’enfant.

Une fois seul dans ma chambre,

J’avais découvert

Le silence de ton absence.

Tu m’avais laissé...


Pourtant la pièce ne sombre jamais dans la tristesse - pente savonneuse pour du théâtre jeunesse - car il y a aussi beaucoup de fantaisie dans le texte, fantaisie que l’on trouvait déjà dans la pièce Moustique, publiée par Arca en 2011. Cet humour se donne à lire dès le titre que l’on peut comprendre comme une recette pour faire face au chagrin (ma pièce personnelle aurait pu avoir pour titre « Glace au chocolat chantilly »). Il est aussi apporté par le personnage du père.


Les spaghettis c’est facile à cuisiner. Tu les plonges dans l’eau bouillante et puis tu attends qu’ils deviennent mous. Pas longtemps. Les spaghettis ça remplit l’estomac. C’est des sucres lents. Ça fait bien dormir. C’est bon pour la santé et puis ça fait grandir. » Déjà à cette époque papa se considérait comme l’as des spaghettis. Dans une autre vie, il avait dû travailler dans un restaurant italien parce qu’il inventait plein de recettes originales. Il disait aussi : faut toujours essayer de mélanger les saveurs éloignées pour découvrir de nouvelles contrées » et c’est ainsi qu’il imaginait des plats que d’après lui personne n’avait encore inventés : Spaghetti 4 fromages al pesto del toro, Spaghetti à la montagne russe, sorbet de spaghetti chapeau melon et coulis de framboise, Spaghetti savoyard sauce barbecue, Spaghetti ananas split, Spaghetti brocolis à la sauce arménienne, Spaghetti choux-fleurs du Vietnam, Spaghetti basilic et pignons de pin, Spaghetti gambas et escargots, Spaghetti yaourt et raisins secs, spécial velouté de spaghetti à l’huile de foie de morue… Et donc ce soir-là, c’était sa fameuse soirée Western-Spaghetti, mais pour le coup c’était du genre râpé…

J’avais perdu l’appétit.

Ce que j’ai particulièrement aimé dans ce texte, c’est sa composition, sa disposition sur l’espace de la page : plusieurs pages de la pièce jouent en effet avec le graphisme, se rapprochant presque du calligramme. Ainsi le texte, dans sa mise en page, se fait chute pour dire l’absence, ou grande fenêtre ouverte sur une interrogation (« Y a quelqu’un ? »), ou encore spirale/labyrinthe pour dire la sensation de perte (dans les deux sens du terme), calendrier pour compter les jours qui séparent de toi, grésillement de téléphone, points de suspension quand l’attente est ressentie comme infinie. Il y a quelque chose de très ludique là-dedans, qui déplace dans le corps l’expérience de la lecture.


Je crois que c’est cette forme particulière qui fait la saveur du texte, tout en portant en elle une réflexion dramaturgique : Que faire de cette pièce, à la fois tout à fait théâtre (dans ses thématiques, ses enjeux…) et pas complètement théâtre (dans sa forme notamment) ? Que garder de l’expérience de lecture première ? Comment faire spectacle de ça ?


J’ai aimé découvrir ce texte et plus encore découvrir des enfants découvrant ce texte, le lisant pour eux et pour les autres, creusant les questionnements, enquêtant pour faire sens. Un joli moment.



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