Sur la corde raide, de Mike Kenny
- Gaëlle Cabau
- 14 janv. 2024
- 3 min de lecture

Cette semaine, j'ai poursuivi mes recherches du côté du théâtre jeunesse, en lisant Sur la corde raide, de Mike Kenny. La pièce est publiée chez Actes Sud dans la très belle collection Heyoka Jeunesse qui interroge dans chaque livre le rapport entre illustration et texte.
STAN - La marée monte
La marée descend.
La marée monte
La marée descend.
À la fin de la journée
La mer emporte tout
Et il revient autre chose.
À la fin de la journée
La mer emporte tout
Et ne laisse plus que
Bouts de bois, galets et coquillages.
Tous les ans, à la toute fin de l'été, juste avant que les feuilles ne virent au brun, et tombent des arbres, Esmé vient séjourner chez sa Mamie et son Papy. Tous les ans certaines choses demeurent pareilles, et d'autres changent. Cette année, Papy Stan est seul pour attendre Esmé sur le quai de la gare...
ESMÉ - Où est Mamie Queenie ?
STAN - Te raconterai plus tard?
Rentrons à la maison, c'est l'heure du goûter.
Une des poules a pondu un œuf.
ESMÉ - Donc,
Papy et Esmé sont rentrés goûter à la maison.
Il n'est rien arrivé de spécial sur le chemin.
STAN - Certaines choses arrivent dont on se souveint.
ESMÉ - Et d'autres qu'on oublie.
STAN - Ils ont parlé de choses qu'ils avaient déjà faites.
ESMÉ - Et parlé de choses qu'ils n'avaient pas encore faites.
Puis ils sont arrivés à la maison.
La pièce parle de la mort en l'abordant avec poésie et tendresse, sans jamais d'ailleurs prononcer le mot. Parce qu'il ne trouve pas les mots, qu’il est maladroit, qu’il a peur de faire mal, de dire la vérité, qu’il souffre, Papy Stan convoque en effet une histoire pour donner du sens à la disparition de Mamie Queenie.
ESMÉ - Reparle-moi de Mamie.
STAN - Quoi Mamie ?
ESMÉ - Pourquoi elle a pas emporté son livre de cuisine ?
Elle aura besoin de son livre de cuisine.
Elle fait la cuisine pour les clowns ?
STAN - Elle n'a plus besoin de son livre de cuisine.
ESMÉ - Pourquoi ?
STAN - Eh bien
J'imagine qu'elle connaît toutes les recettes par cœur.
ESMÉ - Parle-moi de Mamie au cirque.
STAN - Bon.
Eh bien...
ESMÉ - J'attends.
STAN - Oui.
Eh bien
Elle est partie pour rallier le cirque.
ESMÉ - Pourquoi ?
STAN - Eh bien, c'est une chose qu'elle a toujours voulu faire.
ESMÉ - Elle n'était pas heureuse ici ?
STAN - Si elle était heureuse.
ESMÉ - Elle avait l'air heureuse.
Elle riait beaucoup.
C'est un des clowns ?
STAN - Non.
Elle se contente de remplacer les clowns quand l'un d'eux tombe malade.
C'est elle qui leur prépare des tartes à la crème
Et qui leur montre comment les lancer.
ESMÉ - C'est une acrobate ?
STAN - Pas depuis qu'elle s'est fait un tout de reins en se faisant catapulter par le canon de l'homme obus.
À présent, elle se contente de les rattraper.
ESMÉ - C'est la femme -Hercule ?
STAN - Oui.
Les acrobates ont une balançoire spéciale
Qui le projette un à un dans les airs
Et le plus petit des quatre
Se retrouve au-dessus.
Mais le plus beau, c'est quand elle enfile sa robe à paillettes
Prend son parapluie rose
Et marche sur la corde raide.
La beauté de la pièce repose sur ce détour pour dire la mort, sur cette histoire qui, de façon assez paradoxale, porte la vie et l'espoir. Au fil des micro-scènes, nous voyons Esmé grandir, comprendre, faire son deuil, le deuil de ce qui n'est plus, le deuil de ce qui change et intégrer la mort à la vie. La pièce porte en elle un questionnement métaphysique que l'auteur a su mettre à hauteur d'enfant.
ESMÉ - Je rentre chez moi
Et l'été prochain
Je reviendrai, encore une fois.
STAN - Le train arrive.
Au revoir Esmé.
ESMÉ - Papy, Papy,
Tu ne vas pas rallier le cirque, dis ?
STAN - Non.
Pas moi.
Un jour pourtant je partirai pour devenir cow-boy.
ESMÉ - Vraiment ?
STAN - Oh oui.
Mais pas encore.
J'ai aimé la simplicité de l'écriture, le fait qu'elle se fasse tableaux, qu'elle se fasse parfois aussi circulaire pour aborder les modifications que laisse l'absence d'un être cher. J'ai également aimé que l'écriture alterne dialogues et monologues intérieurs pour dire ces changements au plus profond.
ESMÉ - Tous les ans
À la toute fin de l'été
Juste avant que les feuilles virent au brun
Et tombent des arbres
Esmé vient séjourner
Chez sa Mamie et son Papy
Tous les ans.
Tous les ans
Certaines choses demeurent pareilles
Et d'autres changent.
La première année où je suis venue
J'étais dans le ventre de ma maman.
L'année suivante j'étais bébé
Et je pleurais
Beaucoup.
L'année suivante je marchais
Et l'année d'après je parlais
Beaucoup.
L'année dernière je suis venue toute seule
Pour la première fois.
Et cette année...
Cette année je suis allée au cirque.

![Dorphé aux Enfers [Orléans 69]](https://static.wixstatic.com/media/87b4bb_cec5524d21814b9ab9f205bae5e076f2~mv2.jpg/v1/fill/w_168,h_299,al_c,q_80,enc_avif,quality_auto/87b4bb_cec5524d21814b9ab9f205bae5e076f2~mv2.jpg)

Commentaires