top of page

Taxiwoman, d'Eric Delphin Kwégoué

  • Gaëlle Cabau
  • 3 févr. 2024
  • 5 min de lecture

Aujourd'hui

Quand on est bon

Les gens s'étonnent

Quand on est honnête

Les gens hallucinent

Quand on est toujours plein sourire

Les gens s'épatent

Les gens ne comprennent plus qu'il existe des gens qui soient encore bons

Qui soient encore honnêtes

Qui soient encore toujours pleins sourires

La bonté L'honnêteté Le toujours plein sourire sont des vertus malades En pertes Egarées

Vous n'avez qu'à regarder autour de vous pour constater que le monde est devenu un gigantesque réservoir de gens dépressifs De gens stressés De gens qui courent à mille choses De gens qui parlent vite Ne disent rien Qui n'articulent plus Qui ne sont plus au contrôle de la parole Du langage De ce qu'ils disent

De ce qu'ils entendent De ce qu'ils font

Les gens sont ailleurs Vivent dans un ailleurs de survie De sécurité De consommation

Les gens du monde ne sont plus aux vertus ni à la politesse C'est du jadis Une histoire ancienne

Quand on me le reproche parce que cent fois par jour je souris aux gens qui ne me sourient pas Aux gens qui sont préoccupés par leurs problèmes comme s'ils étaient les seuls à avoir des problèmes Aux gens qui pensent à autre chose qu'un simple sourire qui ne leur apporte rien Un sourire qui se moque peut-être d'eux pensent-ils

ça montre l’état des gens L'état du monde

Je ne suis pas née comme ça

Comme je suis.


Gaël, jeune femme sans diplôme, a un rêve : devenir chauffeur comme tous les hommes de sa famille. Mais elle se heurte aux préjugés qui persistent dans son pays : une femme doit porter des jupes, se marier, avoir des enfants, s'occuper de sa progéniture et de son bon mari... Soumise aux diktats d’une société où la femme respire pour les autres, où sa liberté de choisir n’existe pas, Gaël a choisi. Son courage, sa pugnacité, son ambition, son désir de vivre sa vie comme elle l’entend et son taxi jaune vont la conduire à une rencontre, à un ailleurs où la liberté est le porte-drapeau, où elle est libre d’exercer son métier, libre d’être elle-même.


Dans cette pièce, Eric Delphin Kwégoué, né au Cameroun, traite de la condition féminine en donnant la parole à une femme forte. Elle, c'est Gaël, taxiwoman, femme-voiture, qui conduit un monde peint en jaune dans un pays où l'on déteste ceux, et surtout celles, qui veulent changer les habitudes.


Voilà ce que je te propose Comme j'aime bien ton oncle Je t'embauche comme agent d'entretien de mes services privés

Je suis habillée en homme J'aime bien m'habiller en homme C'est ce que disent les gens Que je m'habille toujours comme un homme

Tu commences demain si tu veux

Merci Monsieur Pour être polie je dis merci Et sois plus féminine À 19 ans habillée comme un jeune homme C'est pas une bonne image pour une femme qui veut réussir dans le monde de l'emploi

Voilà ma première rencontre d'embauche


L'écriture de Kwégoué combat les préjugés en convoquant devant nous un monde lourd de conventions sociales, d'oppressions intimes, d'injustices et de violence. Le système politique est corrompu et les relations humaines sclérosées par le conformisme et la lâcheté, car il faut bien survivre.


Il me dit Ce ne sont pas les policiers là-bas. Ce ne sont pas les gendarmes là-bas

Je sais Ce sont les routiers Les policiers d'axes lourds

Chez nous ça n'existe pas les autoroutes On les appelle les axes lourds

Avec eux c'est toujours trop compliqué Me dit-il

il descend comme d'habitude Se dirige vers les quatre routiers Il cause Leur tend discrètement l'argent Un des routiers refuse Se met à gueuler Je vois qu'un des routiers le menace avec son doigt Je veux descendre J'hésite Il revient Entre dans le pick-up

Qu'est-ce qui s'est passé

À peine j'arrive à leur hauteur l'autre énergumène me dit Donne-nous 10000 On est quatre Je lui tends 2000 Il refuse Se met à me gueuler dessus Il n'auront plus un radis

Calme-toi

Et l'autre con dit Tu es désormais sous amende Motif Tentative de corruption d'un agent de sécurité routière

N'importe quoi

Donne-moi 5000 J'irai les voir

On ne leur donne plus rien je te dis.


La pièce est cependant lumineuse grâce à cette héroïne, un peu hors normes, peu consensuelle : Gaël combat, mais combat joyeusement. Il est question de s'affranchir, de se construire et de s'inventer. Son taxi devient espace de liberté, moyen de la fuite, et possibilité de se réaliser ailleurs.


Au salon mon père me murmure à l'oreille J'ai une surprise pour toi

Je le braque d'un regard de joie Il me tend un trousseau de clefs Je hurle Bondis sur lui Je suis hyper contente

Fini avec le vieux pick-up Me lance papa

J'avais déjà décidé de ne plus y aller

Pour quelle raison ma fille

Mon collègue bavard dont je te parlais Tu ne sais pas Mais c'est le fils de ton ami milliardaire Il veut le positionner dans les affaires mais avant il le traîne d'abord sur des tas de légumes La façon dont j'ai découvert ça ça m'a foutu les boules Assez de m'emmerder dans une société d'hypocrites.


Cet ailleurs, c'est Saint-Denis, en France qui offre à la jeune femme la perspective d'une réconciliation avec son Afrique intime. Gaël sillonne les rue de la ville, réfugiée politique, amoureuse d’Elsa, et surtout chauffeur(e) de taxi…


On m'appelle

Taxiwoman

Driverwoman

Wonderful wife

First lady drive

Taxi girl man

Conductor-girl

Sexy-conductor

Volant-baby

Chauffeuse-love

(...)

Pour faire ce job comme je le fais Il m'a fallu des tripes De l'endurance De la détermination Il m'a fallu bousculer les moeurs Violer la tradition Contredire mon père Rendre malade ma mère Affronter les regards haineux Les dires détestables Il m'a fallu


J'ai aimé la langue de Kwégoué, à la fois franche, presque rugueuse, mais aussi métaphorique. L'auteur parvient à nous faire entendre plusieurs voix, il joue avec la ponctuation, les majuscules, les retours à la ligne, suggérant un souffle dans ce monologue sans tabous.


Tu comprends pourquoi on s'étonne de voir une femme au volant d'un taxi Être au volant d'un taxi c'est toucher la misère du peuple C'est vivre toute la pression du peuple C'est au volant d'un taxi qu'on ressent le mieux le poids de la frustration d'une société Quand un homme ou une femme qui n'aime pas son job entre dans un taxi On le sent Quand un homme ou une femme rentre d'un job qu'il n'aime pas On le sait Quand la maison devient invivable Quand au boulot le climat est insupportable Dans le taxi pour l'aller ou pour le retour les gens s'apaisent Soufflent

Dans mon taxi je rencontre toutes sortes de personnes

Ceux qui sourient Ceux qui ne sourient pas

(...)

Mon taxi est un fourre-tout Toutes les pourritures de mon pays y ont laissé leurs traces leurs marques leurs odeurs

Sur les sièges de mon taxi Devenu objet archéologique Je lis l'histoire des Hommes L'histoire décousue de mon pays Trois fois colonisé Cette sueur qui dégouline de tous ces corps-magasins d'émotions refoulées Ces corps-pâte à modeler des dictatures Ces corps-instruments à soumission Ces corps beaux laids moches bruns noirs métisses albinos blancs chinois arabes infirmes Cette sueur puant leur ras-le-bol Cette odeur de sueur qui dit l'état des Hommes L'état du monde.






Commentaires


Abonnez-vous ici pour recevoir les derniers posts.

Merci !

  • Facebook
  • Twitter
bottom of page