Théâtre décomposé ou L'homme poubelle, de Matéi Visniec
- Gaëlle Cabau
- 17 mars 2024
- 7 min de lecture

Je ne sais pas si vous connaissez Visniec. Moi, en tout cas, je ne connaissais pas. Et j’ai adoré Théâtre décomposé ou L’homme poubelle.
La pièce est composée de dialogues et monologues dans lesquels le metteur en scène est invité à aller piocher pour composer sa vision du monde. Tantôt absurde, tantôt poétique, chaque courte scène est un monde à elle toute seule, convoquant au plateau des personnages improbables : un laveur de cerveaux, un animal à quatre bouche, un coureur, l’homme dans le cercle, un homme qui doit tout avaler…
Voix dans le noir (II)
LE PASSANT PRESSÉ – Quelle horreur !
LE GARDIEN D'IMMEUBLE – Un monstre.
LA VIEILLE FEMME AU PANIER – Bon Dieu, mais qu'est-ce que c'est que ça ?
L'HOMME AU SAXOPHONE – On dirait un chien.
LE VIEIL HOMME A LA CANNE – Un chien, ça ?
L'HOMME AU SAXOPHONE – De toute façon, il a une tête de chien.
LE PETIT GARÇON – Maman, viens voir.
LE CHAUFFEUR DE TAXI – Je n'ai jamais vu une créature pareille.
LE GARDIEN D'IMMEUBLE – Moi, je trouve qu'il a plutôt une tête de cerf que de chien.
L'HOMME AU SAXOPHONE – Mais les yeux, ce sont des yeux de chien. Ça c'est sûr.
LA FEMME EN BLEU – Oh là là, quel gorille !
LE GARDIEN D'IMMEUBLE – Madame, ça n'a rien à voir avec un gorille.
LA VIEILLE FEMME AU PANIER – Mais bon Dieu, qui l'a écrasé comme ça ?
LE VIEIL HOMME À LA CANNE – Une voiture noire.
LE GARDIEN D'IMMEUBLE – Ah non, c'était un camion frigorifique.
L'AVEUGLE AU TELESCOPE – En fait, il est tombé du ciel.
LE CHAUFFEUR DE TAXI – Du ciel, ça ?
L'AVEUGLE AU TELESCOPE – Oui, il volait et soudain il est tombé devant la voiture.
LA FEMME EN BLEU – Impossible.
LE VIEIL HOMME À LA CANNE – Et, de toute façon, je ne crois pas que ce soit une tête de cerf. C'est plutôt une tête de sanglier.
LA FEMME EN BLEU – Un sanglier en ville ?
LE PASSANT PRESSÉ – Tout est possible aujourd'hui.
LA VIEILLE FEMME AU PANIER – Dites, vous n'avez pas l'impression qu'il bouge encore ?
LE JEUNE À LUNETTES – Non, madame, il est mort.
LE GARDIEN D'IMMEUBLE – Moi, j'ai l'impression qu'il est mort, mais qu'il nous regarde encore.
LE CHAUFFEUR DE TAXI – Regardez ses lèvres ! Il respire, c'est sûr.
L'HOMME AU SAXOPHONE – Il est moitié chien, moitié sanglier.
LE PASSANT PRESSÉ – Moi, je pense plutôt à un sphinx.
LE VIEIL HOMME À LA CANNE – Pourquoi ? Parce qu'il est noir ?
LA FEMME EN BLEU – Il n'est pas tout à fait noir. Il a aussi des taches blanches sur les côtes.
LE JEUNE À LUNETTES – Il en a des rouges aussi.
LE CHAUFFEUR DE TAXI – Ça, c'est le sang.
L'HOMME AU SAXOPHONE – Il a été carrément écrabouillé.
LE GARDIEN D'IMMEUBLE – Il l'a fait exprès.
LA FEMME EN BLEU – Ah bon !
L'AVEUGLE AU TELESCOPE – Oui, il volait en plein ciel et tout d'un coup il s'est laissé tomber.
LE PASSANT PRESSÉ – Peut-être qu'il s'en est évadé.
L'HOMME AU SAXOPHONE – Mais alors, c'est un ange. Un ange avec des sabots de cheval.
LE VIEIL HOMME À LA CANNE – Non, la crinière est celle d'un cheval, les sabots sont plutôt ceux d'une chèvre.
LA FEMME EN BLEU – Moi, j'ai l'impression qu'il a les larmes aux yeux.
LE PETIT GARÇON – Maman, viens vite !
LE POLICIER – C'est quoi ça ?
L'HOMME AU SAXOPHONE – C'est un fou qui l'a écrasé.
LE GARDIEN D'IMMEUBLE – J'ai tout vu.
LE VIEIL HOMME À LA CANNE – C'était une voiture noire.
LE POLICIER – Mais ça existe, un truc pareil ?
LE JEUNE À LUNETTES – Apparemment non.
LE POLICIER – Mais qu'est-ce qu'il foutait par-là ?
L'AVEUGLE AU TELESCOPE – Il volait.
LE JEUNE À LUNETTES – Il traînait sans doute dans les rues.
LE POLICIER – Qui a vu cet animal vivant ?
L'HOMME AU SAXOPHONE – Personne.
LA FEMME EN BLEU – Il a pleuré avant de mourir.
LE PASSANT PRESSÉ – C'est inadmissible ! Des bêtes comme ça, en toute liberté dans les rues.
L'HOMME AU MIROIR – Elle aurait pu nous dévorer tous.
L'HOMME AU SAXOPHONE – Ce qui m'inquiète beaucoup, ce sont les cornes.
LE POLICIER – Et vous êtes sûr qu'il est bien mort ?
LA FEMME EN BLEU – Moi, j'ai l'impression qu'il a cligné des yeux tout à l'heure.
LE POLICIER – Est-ce qu'il a mugi, bramé ou rugi avant de mourir ?
L'AVEUGLE AU TELESCOPE – Moi, j'ai même entendu quelques mots.
LE POLICIER – Et qu'est-ce qu'il a dit ?
L'AVEUGLE AU TELESCOPE – Je crois qu'il a murmuré…
TOUS – Quoi ? Quoi ? Quoi ?
L'AVEUGLE AU TELESCOPE – …Pardonnez-moi…
J’ai aimé la dimension modulaire de la pièce, aller piocher dedans, lire au hasard des rencontres, ou des titres. Il y a ici une part de sérendipité extrêmement jouissive. J’ai découvert, au fil de mes lectures des textes à la fois étranges et troublants, empreints de surréalisme et d’humour grinçant.
Le laveur de cerveaux (I)
Onze propositions pour le grand public.
1. Vous êtes stressé ? Angoissé ? Déçu ? Aliéné ? Vous êtes tourmenté par des doutes existentiels ? Vous avez peur de la vieillesse ou de la mort ? Qu'à cela ne tienne ! Le lavage de cerveau est fait pour vous !
2. Nous sommes encore, tous, les prisonniers de l'âge où on vivait dans les cavernes. Quatre mille ans de civilisation n'ont pas effacé un million d'années d'anxiété. Notre espèce est malade de son passé brutal et irrationnel. Les résidus sub-humains qui traînent dans nos cerveaux représentent le lest qui nous empêche de voler. Le lavage du cerveau coupe le cordon ombilical qui nous attache à la bête sauvage oubliée en nous.
3. La science prouve que tous les maux qui secouent notre vie ont leur origine en nous-mêmes. Retournons-nous vers nous-mêmes pour nous guérir ! Le lavage de cerveau est la seule thérapie qui s'attaque directement aux causes de nos malheurs.
4. Le lavage de cerveau n'est aucunement dangereux pour la santé. Il ne change ni la personnalité ni la mentalité de ceux qui y ont recours. Les fonctions vitales du cerveau (la mémoire, l'imagination, le raisonnement) ne sont en aucune manière affectées. L'opération du lavage porte seulement sur les impulsions morbides de notre subconscient.
5. L'animalité ancestrale est la source de l'individualisme et de l'égoïsme, c'est elle qui compromet l'harmonie sociale. Par le lavage de cerveau nous nous débarrassons de cette carcasse de primitivisme et nous nous rapprochons de nos semblables.
6. Le lavage de cerveau nous offre la porte d'un abri sûr contre les cauchemars de toutes sortes, contre la folie, contre la double personnalité.
7. Grâce au lavage de cerveau, nous pouvons enfin purifier notre nature intime : le poids de l'animalité y est allégé afin que l'humain triomphe dans la balance. Le lavage de cerveau équivaut à un second baptême de notre être.
8. C'est ainsi que nous pouvons nous rapprocher infiniment de Dieu. La purification de l'être est aussi purification de l'âme. De la hauteur de la perfection de notre âme, Dieu est plus accessible.
9. Le lavage de cerveau réinstalle au centre de notre être l'essentiel de nous-mêmes. Nous cessons d'être un labyrinthe, nous devenons le miroir pur de l'univers entier.
10. Avec le lavage de cerveau nous acquérons l'immortalité : car nul n'est plus proche de l'immortalité que celui qui a vaincu toute peur en lui, la peur de la mort incluse.
11. Le lavage de cerveau est la liberté idéale, la force de vivre pleinement l'extase individuelle et sociale, l'accès au bonheur suprême. Venez nombreux, Messieurs, Mesdames, aux centres de lavage ; les meilleurs spécialistes et conseillers sont mis gratuitement à votre disposition !
Derrière sa dimension comique et subversive, la pièce a une portée philosophique et métaphysique. Elle questionne nos existences. L'auteur nous tend un miroir dans lequel se reflètent nos interrogations sur l'Homme, ses difficultés à communiquer et à vivre dans une société qui fait place aux aliénations de toutes sortes. Le texte, comme son titre l’indique vient également dire et ressasser la disparition. Celle du langage, des idées, de l’identité, celle de l’homme-poubelle progressivement amputé de soi jusqu’à la plus parfaite transparence.
Le coureur
(…)
La route est presque déserte. De temps en temps, des voitures roulent en sens inverse. Je ne crie plus au secours. Je souris seulement aux chauffeurs et les chauffeurs me font des signes amicaux. Je suis en train de traverser une forêt. J'ai abandonné la route, car elle faisait une courbe et moi, je suis forcé de suivre la ligne droite. Je prends un sentier. Je monte une colline. Je descends une vallée. Je n'ai plus la force de penser. Je regarde seulement le paysage. À présent, mon principal souci c'est d'éviter les arbres. Quand on court si vite, les arbres deviennent dangereux.
La nuit tombe, mais je cours toujours. Je traverse un village inconnu et ensuite une nouvelle ville, inconnue. Les gens dorment à cette heure-là et personne ne sait que je suis le seul être vivant à courir dans la nuit.
Ou plutôt dans le noir. Les lumières de la dernière ville ont disparu. Je ne vois plus rien devant moi. Les arbres et les pierres, je les évite de justesse, grâce à mon instinct. Mais parfois, les oiseaux de nuit se heurtent à moi. Je compte mes blessures. Je pense que j'ai tué déjà pas mal d'oiseaux. Et même des animaux plus grands, que j'ai écrasés sans le vouloir. De plus en plus souvent, j'entends des cris sauvages, des hurlements de douleur.
Enfin, le petit matin… Je ne suis qu'une blessure qui court. Derrière moi, une fine trace de sang. Devant, une chaîne de montagnes. L'air est froid, il va pleuvoir. C'est bon, ça, la pluie va laver mes blessures. Derrière ces montagnes que je monte en courant, se trouve la mer. Et vous savez, dans la mer, il faut toujours entrer propre.
Enfin, j’ai aimé la densité du texte, son extrême concentration. Ce n’est pas une pièce facile à lire. J’ai aimé qu’à l’intérieur de chaque monde, que constitue chaque texte, se donne à lire un plaisir du mot, un véritable délire du langage.
Article 6 : « Ceux qui essaient de se soustraire au lavage de cerveau seront déclarés ennemis de l’harmonie sociale. »



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