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Traverser la cendre, de Michel Simonot

  • Gaëlle Cabau
  • 2 févr. 2025
  • 5 min de lecture

Dans moins d'un mois, je pars à Auschwitz pour un voyage d’étude organisé par le Mémorial de la Shoah. Je me suis décidée à m’inscrire à ce projet en octobre après avoir vu la pièce Brazza-Ouidah-Saint-Denis qui visibilisait le rôle des tirailleurs sénégalais durant la seconde guerre mondiale. J’ai réalisé avec cette pièce que les témoins de l’Histoire étaient en train de disparaître, et que, pour transmettre cette mémoire, il allait falloir que je sois formée pour passer de savoirs émotionnels et artistiques, à des savoirs scientifiques.

Pour nourrir mon cheminement, en ce moment, je lis/relis beaucoup sur la Shoah : des témoignages (L’Espèce humaine, de Robert Antelme ou Être sans destin, de Imre Kertész, Aucun de nous ne reviendra, de Charlotte Delbo), des romans (Le Nazi et le barbier), des pièces jeunesse (Monsieur Fugue, La petite Danube…). Les Bienveillantes, dont j’ai toujours remis la lecture à plus tard, m’attendent également dans ma pile de livres à lire.


Quand j’ai vu que Michel Simonot, un auteur que j’aime beaucoup, avait écrit un texte publié aux Editions Espaces 34 dans la collection Hors cadre, je me suis lancée. Traverser la cendre.


Nous étions déjà cendre nous le savions

Ecrire écrire écrire un jour pour un après était

Notre seule chair


Traverser la cendre. Le titre, par sa poésie, par les images qu’il convoque, vient dire la délicatesse de ce projet presque archéologique : convoquer les morts de la shoah, faire entendre leur voix, parler pour les absents, trouver les mots pour rendre dicible ce qui ne l’est pas, pour rendre visible sur l’espace de la page le vide creusé par la mort.


Je t’ai cherché trouvé dans les décombres

Je dis tu pour que tu puisses dire je

Alors te donner ma langue

Porter ta voix

Dire les faits

Raconter l’histoire

Un poème

Un chant


Dans ce texte, Michel Simonot, s’adresse à tous les massacrés, à tous ceux qui, pendant l’extermination, se sont soulevés, à tous ceux qui ont écrit, enterré leurs récits, cachés les livres, à tous ceux qui ont résisté face à la déshumanisation.


Tu racontes

Zalmen Gradowski c’est mon nom. Je suis de Suwalki.

Mes écrits ont été retrouvés le 5 mars 1945 près

Du four crématoire d’Auschwitz Birkenau dans

Une gourde allemande enterrée, en aluminium,

Fermée par un bouchon de métal. Un carnet de

14,5 centimètres sur 9,5 centimètres.

Ecrit en Yiddish.


On comprend qu’il s’agit de survivance, de demeurer vivant grâce aux traces, grâce aux mots… grâce aux siens mais aussi grâce à ceux des témoins. Pour après, affronter l’Histoire.


Toi, le mort, il faut que tu prennes ta part

Maintenant

Je m’étais habitué à être disparu

Il faut que tu reviennes

Qui pour dire mon nom

Tu es sur le seuil maintenant

Le silence seulement le silence

Tu respires. Tu regardes. Devant à droite à gauche

Comment faire un pas

Derrière toi la porte franchie fermée maintenant

Ai-je déjà fait le chemin


Pour dire l’innommable, Michel Simonot a inventé une langue poétique qui rappelle l’oratorio.


Tu racontes

Nous étions la mort

Nous avions peur de notre propre mort

Nous avions l’odeur de la mort

Cette odeur notre survie

Cette odeur notre vie

Nous nous sommes consumés avec les consumés

De l’histoire

Envahis de notre propre peur de notre propre

Mort

Nous avons soutenu l’absence de regard de

Chacun des morts

S’éteignant ils allumaient le nôtre

Passant la flamme

Passant le souffle

Passant le témoin

Notre vie chargée de leur mort

Nous connaissions notre propre mort

Nous vivions pour la mort

Nous devions être des archivistes pour les

Vivants après les morts

Nous devions être des faiseurs de traces


Mais les passages, presque incantatoires, n’éclipsent jamais la crudité des faits. L’écriture navigue entre fiction et brutalité des faits, poésie des cendres et concrétude, en équilibre sur une sorte de ligne de crête qui évite de s’abîmer dans le pathos.


Tu racontes

Nous nous sommes révoltés le 7 octobre 1944.

450 sont morts. 212 survivants sont réincorporés

Dans les Sonderkommando. Le 15 octobre 1944

Des femmes font passer des explosifs aux

Hommes du Sonderkommando. Ils sont fusillés.

Novembre 44, les gazages cessent. Les SS

Commencent à brûler les documents. Himmler

Fait détruire les fours crématoires par un groupe

De Sonderkommando. Ils sont liquidés au

Lance-flammes.

18 janvier 45. Une centaine sont maintenus en vie.

Effacer les traces des fours.


Parce qu’il est urgent de transmettre, parce qu’il est impératif de ne rien effacer, atténuer, amoindrir, le texte liste la réalité de l’Histoire, dans un effort de recension contre l’oubli. Noms des dignitaires allemands organisant la solution finale, liste des couleurs d’étoiles suivants votre ethnie dans les camps, dates des actes de résistance qui ont fleuri dans les différents camps… les listes permettent de visibiliser.


Étoile jaune pour les juifs

Triangle noir pour les tsiganes vagabonds alcooliques prostituées lesbiennes

Triangle brun pour les tsiganes

Triangle rose pour les homosexuels allemands

Triangle rouge pour les communistes, les prisonniers politiques, les résistants

Avec la lettre F en noir pour les français la lettre S en noir pour les espagnols

Étoiles composées d’un triangle rouge sur triangle jaune pour les prisonniers politiques juifs

Triangle bleu pour les républicains espagnols.


Le texte est publié dans la collection « Hors cadre », car il n’est ni pièce de théâtre, ni récit, ni chant, ni poésie, ni témoignage. Il n'est pas cela, car il est tout cela, silence et cri, urgence à dire :


Recommencer

A nouveau

Chaque fois

Puis

Revenir au seuil

Y demeurer

A nouveau

Me pencher

Délice du déséquilibre

Bonheur du vide

Remonter et revenir

Devenir Gorgone

Méduse mon visage

Oser se reconnaître

A ne plus avoir peur de sa peur


Dans ce texte, Michel Simonot, comme Orphée, descend chercher les morts pour leur laisser la possibilité de parler aux vivants. Dialogue irrépressible une fois entamé.


Je t’ai cherché dans les décombres

J’ai retourné les cendres

De ton silence tu as desserré les lèvres

Je et tu se sont avancés dans le temps des massacres

Nous avons menacé la poussière

Feuilleté les corps

Dans le papier brûlé trouvé les bribes d’une histoire


Et que disent les morts quand on les laisse parler ? L’urgence à restaurer sans cesse l’humanité.


J’ai été prononcé par toi

Je et tu sommes face à face


Traverser la cendre est un texte que je vais relire, que je vais faire lire, à mes amis, à mes collègues, à mes élèves, que je vais réciter, que je vais faire mettre en voix… car il y a un impératif à le faire. C’est ce qu’indique la citation liminaire :

« Le dialogue avec les morts n’a pas le droit de se rompre tant qu’il ne restitue pas la part d’avenir qui a été enterrée avec eux. » (Heiner Müller).


Pour ceux qui voudraient écouter une lecture du texte :


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