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Un Obus dans le coeur, de Wajdi Mouawad

  • Gaëlle Cabau
  • 24 août 2023
  • 10 min de lecture

Dernière mise à jour : 24 sept. 2023


On ne sait jamais comment une histoire commence. Je veux dire que lorsqu'une histoire commence et que cette histoire vous arrive à vous, vous ne savez pas, au moment où elle commence, qu'elle commence. Je veux dire... Je veux dire que vous n'êtes pas là, à marcher tranquillement dans la rue et tout à coup, vous vous dites : tiens, voilà, une histoire qui commence. Je veux dire, on ne le sait pas... puis, lorsque finalement on réalise qu'on est embarqué dans une histoire, on ne sait pas comment tout ça va se terminer. Personne ne peut savoir. C'est seulement à la fin. Lorsque tout est consommé, qu'on ouvre les yeux et qu'on se dit : l'histoire est terminée. Elle est terminée et parce qu'elle est terminée, vous vous mettez à entendre le silence, le grand silence qui a failli vous noyer. C'est comme ça. Alors, pour conjurer le silence, on tente de trouver les mots. Pour raconter. Même si c'est n'importe quoi, mais un mot qu'on trouve au fond de soi, c'est comme une oasis au milieu du désert. On se précipite dessus et on le boit. On boit le mot.

Moi, le premier mot que j'ai trouvé pour pouvoir raconter ce qui s'est passé, c'est le mot « avant

». Je dis « avant », mais cela ne fait pas longtemps que je peux dire «avant ». Je dis parfois : « Avant, j'étais un enfant. » Mais quand est-ce que j'ai cessé ?

Je ne sais pas. C'est comme ça maintenant. J'entends les vieux qui parlent. Ils disent : « Avant la guerre. » C'est un avant fixe. La guerre c'est fixe. Parfois aussi : « Avant la mort d'un tel. » Ça aussi c'est fixe. La mort est fixe. Avant. Je ne sais pas.

Je m'appelle Abdelwahab, comme le chanteur, mais tout le monde m'appelle Wahab et depuis peu, je peux dire le mot « avant » et c'est parfois une catastrophe.


Entre Wajdi Mouawad et moi, c'est une grande histoire d'amour, née après ma lecture d'Un Obus dans le coeur. Un coup de coeur ! Il y a peu de textes qui m'ont autant modifiée/émue, il y a peu de textes que j'ai autant relu. Et si j'ai adoré Tous des oiseaux, Incendies, ou encore La mort d'Achille... c'est vers cette pièce que je reviens le plus régulièrement (je le fais notamment lire à mes élèves de première).


Un obus dans le cœur met en scène le monologue de Wahab, jeune homme de 19 ans, réveillé en pleine nuit par un coup de téléphone qui lui apprend que sa mère, malade d’un cancer, va bientôt mourir. En route pour l’hôpital, Wahab est assailli par ses souvenirs réveillés par la mort imminente d’une mère qui a pour lui, le jour de ses 14 ans, perdu son visage familier. Le texte retrace la vie du jeune homme, convoque ses cauchemars, les fantômes du passé et les traumatismes de l’histoire.


Je trouve qu'en théâtre, le plus difficile, c'est le monologue. Parce qu'il doit éviter le piège du lyrique, parce qu'il est forcément narration et que cette narration se fait souvent au détriment de l'action, parce qu'il faut trouver du rythme dans cette parole solitaire qui se déploie, parce qu'il doit appeler une incarnation au plateau pour ne pas rester conte.

Ici, justement, la première chose que j'ai aimé, c'est l'efficacité dramatique de la pièce. Si Un Obus n'a pas la même densité tragique que ses autres écrits (je pense à Tous des oiseaux), l'auteur a su maintenir un vrai rythme, une vraie tension, en alternant péripéties du voyage pour aller à l'hôpital, attente de la mort et souvenirs d'enfance.


Devant moi, il y a un père Noël. C'est pas une farce. Il y a un père Noël. Un vrai. Je veux dire : il est là. Sous la neige. Il marche sur le trottoir. En face de moi. Il avance. Un père Noël. Tout y est. Habit rouge, barbe blanche, bottes noires. (…) Il arrive à ma hauteur. S'arrête. Il devait tenir ses clés à la main parce que je ne le vois pas les sortir de sa poche. Il ouvre la portière de sa voiture. Il se penche. Il a un gros cul. Il met le contact. Il se redresse, muni d'un petit balai et, sans avoir l'air d'y penser, le père Noël commence à déneiger le pare-brise et les vitres de son auto. Je le regarde. Je ne bouge pas. Je ne sais pas. Comme s'il n'y a jamais eu de musique. Il fait le tour. Sans me regarder. Il balance son petit balai sur la banquette arrière, il remonte dans sa voiture, claque la portière, change de vitesse. Il veut s'en aller. Il ne peut pas. C'est comme ça. Il insiste, mais il n'y a rien à faire. La voiture se met à fumer, je regarde la machine : les roues tournent, spinent, glissent, crissent, rien à faire. Il ne décolle pas. Il accélère, en arrière, en avant, il reste sur place. Désespérant. (…). Je ne bouge pas. La voiture non plus. Ça dure. Il tente un grand coup. Il appuie sur la pédale à fond. La voiture hurle. Il s'enfonce. Il s'écœure. Il s'arrête. J'attends. La portière s'ouvre. Le père Noël sort de sa voiture en disant : Tabarnac ! (…) Il me regarde.

- Qu'est-ce que tu fais là, toi ?

- Je vais à l'hôpital.

- T'es malade ?

- Non. C'est ma mère. Elle va mourir.

- Ah bon, a répondu le père Noël.

Il se tait. Il me regarde. Je sens qu'il veut me demander quelque chose. Il ne sait pas comment.

- C'est pas l'fun, il dit.

- Non, je réponds. Un grand dialogue.

Je ne bouge toujours pas. Il se gratte la tête en regardant sa voiture. Je le vois venir. Il prend un petit temps de silence. Pour la forme sûrement. Pour pas que ça soit trop brutal. Je veux repartir, mais il est le plus rapide.

- Tu veux pas me pousser un peu ?

- C'est parce que ma mère est en train de mourir...

- Ça va juste prendre une minute !

Devant un pareil argument, je n'ai pas su dire non. Il remonte dans sa voiture. Il démarre. Je pousse. Ça ne décolle pas. On est pris. Il insiste. Je force. Pousse ! Pousse ! hurle le père Noël. J'ai tout son pot d'échappement qui me rentre dans la gueule. Pousse ! Pousse ! Mais je pousse ! T'as rien dans les bras, crisse ?! Pousse ! (…).

-Vous allez devoir appeler une remorqueuse, j'ai dit.

« Tabarnac ! » a répondu le père Noël, et je suis parti.


Ce que j'ai également aimé dans cette pièce, c'est son approche poétique et philosophique de la mort. Un Obus pose en effet la question fondamentale de ce que la mort modifie chez le survivant, de ce que l'absence creuse chez celui qui perd, de l'importance du chaos qui précède la douleur abyssale, de la possibilité de l'apaisement. Si certains lecteurs ont reproché au texte une émotion facile et un pathos appuyé, j'y ai trouvé pour ma part, beaucoup de justesse dans l'émotion, notamment grâce au caractère heurté de la langue, travaillée comme une matière brute. L'écriture vive (/à vif), fait revivre les souvenirs et dit la colère face au deuil.


La femme aux membres de bois est debout dans la chambre.

J'en ai le souffle coupé. Je veux fuir mais je ne peux pas bouger. Elle est là et je la regarde. Il n'y a plus que nous. Plus de lit. Plus de cadavre, plus de lumière. Elle, là, à quelques pas de moi. La tête baissée. Elle grince des dents. Elle relève la tête. Son voile tombe. Elle me fixe. Et son regard me pénètre comme une coulée de neige. Je la vois maintenant, je la vois. Je vois son visage et je la reconnais. C'est la guerre. C'est la guerre dans la chambre. Celle de l'autobus en flammes il y a longtemps. Je veux hurler. Mais rien ne sort. Rien. Elle fait un pas en avant. Jambes de bois. Et moi, je la regarde toujours, incapable d'en détacher les yeux. Je la regarde, je regarde son visage et je la reconnais. Avec toute l'enfance dont je suis capable, je la reconnais. Reconnais toute ma colère et toute ma peine. Reconnais ma rage et ma haine. Je la reconnais. Elle s'approche, tend ses bras de bois et me hurle comme elle me hurlait au cœur de mes cauchemars anciens : « Ton cœur est à moi ! » Ses mains se crispent. Mains de bois. Je suffoque ! J'en crois pas mes yeux. Je la reconnais. Aveugle, aveugle, j'ai été aveugle ! Elle peuplait mes angoisses et mes nuits, me terrassait chaque fois qu'il faisait noir, faisait hurler mon âme, tourmentait mes solitudes, et je ne l'ai jamais reconnue ! A elle seule, elle était l'éclatement de toutes mes douleurs. Tapie dans tous les recoins de mon âme, elle surgissait au moment où, au cœur d'une trop effrayante obscurité, j'invoquais la lumière. Elle apparaissait de mon aveuglement dû à la soudaine clarté et s'apprêtait à me dévorer. Son visage m'était demeuré caché, ma peur était trop grande pour que je puisse le voir, or, voilà qu'aujourd'hui il se révèle à moi : la femme aux membres de bois a un visage pâle avec une longue chevelure blonde. J'ai vécu si longtemps à ses côtés sans me méfier ! C'était elle ! C'était elle ! La guerre c'était elle. Le cancer c'était elle ! La femme aux membres de bois !


Enfin, on y trouve les thèmes récurrents (obsessifs) des pièces de Wajdi Mouawad : la filiation, l'identité, l'exil, la perte, mais aussi le Liban... notamment avec cette scène que l'on retrouve au centre de sa pièce Incendies.


On est dans la rue. Une chaleur étouffante. Le soleil fond sur la ville. Ma mère me dit : Attends. Elle entre dans un magasin pour acheter des cigarettes. Je ne bouge pas. Il y a des voitures. Plein. Des klaxons toujours.

Je dis, en imitant la voix de ma mère : Mais pourquoi ils klaxonnent ? Un autobus passe. Plein à craquer. Il s'arrête devant moi. À la radio une chanson joyeuse. Je regarde les passagers. Ils sont drôles. Il y a des femmes. Des vieux. Il y a des gros. Des minces. Des maigres. Ils suent. Un enfant de mon âge me sourit. Je m'approche. Je lève la main. L'autobus ne bouge plus. En arrière, on klaxonne pour que ça avance. Le garçon me lance par-dessus la cohue : Kif el yôm byo'dar baad yodhar mén el layl ? C'est une phrase de la chanson. Comment le jour peut encore sortir de la nuit ? Je fais semblant que je suis une danseuse du ventre. J'exécute des mouvements. On rigole. Lui dans l'autobus, moi dans la rue. Plus rien n'avance. Le chauffeur est en colère, il engueule tout le monde. Une voiture arrive en sens inverse et freine. Les pneus hurlent. Les portières claquent. Des gens courent. Je ne comprends pas. Mon ami ne me quitte pas des yeux. Tout va trop vite. Un homme arrive avec un boyau d'arrosage et inonde la carrosserie de l'autobus. Je repense à ma mère et à ses conseils pour arroser les herbes délicates. L'eau a une drôle d'odeur. Les passagers sont éclaboussés. Un mouvement de panique s'empare d'eux. Ils hurlent. Veulent sortir mais ils ne peuvent pas. Quelqu'un a bloqué la porte du véhicule. Des gens courent. Ils crient : « Ce n'est pas de l'eau. Ce n'est pas de l'eau. C'est de l'essence. De l'essence ! » Je regarde mon ami. Il est trempé. Il fait chaud. Il a les yeux grands ouverts. L'homme arrose toujours. Le chauffeur le supplie : Au nom de ta mère, au nom de ta mère ! Va te faire foutre, lui répond l'autre, et il lui tire une balle dans la tête. On crie. Le chauffeur tombe sur le klaxon. Des hommes partout. Mitraillettes entre les mains. Une femme veut sortir par la fenêtre. Trois longues rafales :

Tatatatatatatatatatatatatatatatatatatatata-tatatatatatatata Tatatatatatatatatatatatatatatatatatatatata-tatatatatatatata Tatatatatatatatatatatatatatatatatatatatata-tatatatatatatata

Et d'un coup, d'un coup vraiment, sans passage, d'un coup, l'autobus flambe. Il flambe avec les vieux, les femmes et les gros. Il flambe. Tout flambe. La femme ne bouge plus, à cheval sur le bord de la fenêtre. Elle brûle. Sa peau coule. Je fixe les yeux de mon ami. Il me regarde toujours. La fumée me fait pleurer. Ça sent la viande cramée. Je suis seul. La ville s'évapore. Je flotte au milieu de rien. Brume épaisse. Les mitraillettes crépitent, le klaxon pleure, le feu avale tout et dans l'éclat des flammes, à l'intérieur de la carcasse rougeoyante de l'autobus, j'aperçois la silhouette d'une femme vêtue de noir avancer vers mon ami. Ses mains et ses bras sont de bois, son visage voilé. Cette femme n'existait pour personne avant. Elle n'avait pas de corps, pas d'âme, rien. Elle est née du feu, et maintenant elle est là, je la vois, je la vois saisir mon ami à la gorge, je la vois lui tordre le cou, lui arracher la tête, la porter à sa bouche et la dévorer. Elle se retourne vers moi. Elle me regarde. Je ne peux pas fuir. Qui est-elle ? Il n'y a plus rien, plus de lumière, plus de beauté, plus de beauté.


Si la pièce évoque le deuil de la mère, il s'en dégage cependant une certaine luminosité qui permet au lecteur de ne pas en sortir désespéré. Cela tient sans doute à la simplicité de la langue, mais aussi à l'humour avec lequel Mouawad décrit les épanchements familiaux, dans un hôpital faussement festifs, aux murs recouverts de décorations de noël.


Au bout du corridor, il y a un attroupement, c'est là. Je vois ma tante. C'est une grosse, une obèse. Une émotive. Elle va pleurer en me voyant. Elle va tellement être sûre de ce que je ressens qu'elle va vouloir me consoler. Cette connasse pense que je suis triste parce qu'à la télé, quand on perd sa mère, on est triste. Alors elle va me tomber dessus. Merde. J'en ai marre de tout ce cirque. J'arrive à la chambre. L'obèse me tombe dans les bras. Elle meugle quelque chose. Je les hais tous. Je ne sais pas pourquoi, mais je te les mitraillerais sans rancune. Ils sont tous là. Je les rejoins dans une chambre qui fait trois mètres sur quatre, occupée par un lit simple, et dans ce lit simple, il y a le corps de la femme à la longue chevelure blonde qui agonise. Elle a les yeux ouverts et regarde le plafond et de ses entrailles, à chaque expiration, surgit un râlement. Ma sœur Nawal lui tient la main et l'obèse est derrière le lit, penchée sur son visage, et lui hurle dans les oreilles des choses infâmes : « Mariamme, Mariamme, tu es belle, mon amour ! » Mais ferme ta gueule, ferme ta grosse gueule de grosse vache, salope ! Je ne dis rien. Il y a les autres, les oncles et les tantes. Tous regardent. Mon père est là. Je le regarde. Nidal, mon frère, est à mes côtés. Tout le monde semble catastrophé. J'enlève mon manteau. Je le pose sur une chaise placée au bout du lit et sur laquelle personne ne semble avoir envie de s'asseoir. Ma mère râle. Elle râle et j'ai honte. C'est comme ça. Au dernier moment, la vie se raccroche et pour les autres, les vivants, attendre que la mort vienne, c'est long comme l'éternité. Je n'en peux plus. Je sors de la chambre.






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