Électre des bas-fonds, de Simon Abkarian
- Gaëlle Cabau
- 8 oct. 2023
- 5 min de lecture

J’ai lu Électre des bas-fonds, il y a trois ans alors que je travaillais sur le mythe d’Électre. Après la lecture de plusieurs pièces (Dévastation, de Dimitriadis, Les Mouches, de Sartre, Électre, de Giraudoux, Électre, de Siméon, Électre, de Sophocle, Électre, d’Euripide), il s’agissait pour moi de trouver un texte moins à charge contre le personnage de Clytemnestre, que je trouvais particulièrement complexe. Je constatais à l'époque avec agacement une empathie a priori pour les personnages d’Électre et d’Oreste pour lesquels j’éprouvais, moi, une forme de suspicion et j’étais à la recherche d’un contrepoint.
CLYTEMNESTRE - Tu te tiens derrière le manche et moi devant la lame.
Pose ton épée et parlons, ou alors donne-m’en une aussi,
Ainsi nous aurons un échange équitable.
Mais non, tu restes là figé dans une colère qui ne t’appartient pas. Tu t’indignes d’un crime que tu ne peux comprendre,
Car malgré ton accoutrement tu ne peux te figurer le ventre d’une mère qui réclame son enfant.
Tu ne peux te figurer le champ de bataille quand une femme met au monde.
Ni entendre ses cris de douleur qui chevauchent la joie.
Et toi, avec des mots que d’autres ont vomi dans tes oreilles,
Tu viens plaider la cause d’un roi tueur d’enfants ?
Pourquoi trembles-tu ?
C’est moi pourtant que le monde veut voir morte.
Regarde-les tous, ils rechignent à m’écouter.
Pathétiques, ils attendent que je me taise, guettent chacun de mes silences, afin de se jeter sur moi.
Mais je ne me tairai pas.
La parole est à moi, j’en fais ce que bon me semble,
Et il me semble bon de parler de moi.
Qui d’autre que moi, plaidera pour Clytemnestre ?
Personne ?
Alors ce sera moi.
Quel est-il cet oracle qui exigea ma fille pour calmer la déesse ?
(…)
Je vais parler jusqu’à ce que Chronos, le dieu sorti du néant,
Se repaisse de chacun de mes mots.
Jusqu’à ce que son sablier crache son dernier grain.
Non, Agamemnon n’était pas cette âme noble que l’on aime chanter.
Non, il n’était pas ce mari aimant, ce père bienveillant,
Il n’était pas ce roi magnanime et vertueux.
C’était un homme mal fini, un monarque imbu de son sexe et de son pouvoir, un vantard.
Un intriguant, un envieux qui aimait régner dans la crainte des autres.
Un pleutre qui se détourna quand Iphigénie rendit son dernier souffle.
Moi j’ai regardé jusqu’au bout.
Jusqu’au bout de ses yeux, je me suis accrochée à elle.
Tu veux me tuer parce que j’ai tué un être malfaisant.
Fais-le, mais sache ceci.
Je ne tendrai pas mon cou sans livrer bataille.
A mains nues je combattrai jusqu’à mon dernier souffle.
J’ai donc lu et adoré la réécriture de Simon Abkarian. Après la mort de son père, Agamemnon, tué à coups de hache par sa mère, Clytemnestre, Électre ne rêve que d'une chose : de vengeance. Depuis un bordel d'Argos, dans lequel elle joue les boniches désormais, loin des ors de la cour, marié à un homme sans gloire, elle fomente son plan et rêve du retour de son frère Oreste.
Simon Abkarian revisite donc le mythe d'Électre mais en en gardant son essence, une Électre tout entière à sa haine, ne vivant plus que pour se venger de sa mère régicide.
ÉLECTRE - Quel est ce monde où l’escroc l’emporte sur l’honnête homme ?
Quelle est cette cité où la putasserie est devenue l’exemple à suivre ?
Quelle est cette humanité qui érige le vice en vertu ?
L’homme se vautre dans le crime et ne s’en soucie pas ; il vole, tue, viole et ne se repend pas.
En dépit des lois établies, il nargue les victimes jusque dans leurs tombeaux.
Il est pris la main dans le sac et plaide non coupable.
À charge contre lui-même, il méprise le tribunal.
Jugé coupable, il réfute la sentence.
Condamné, il crache au visage des juges.
Et quand il voit sa mort danser dans le reflet de la hache,
Il tombe à la renverse, pleure et gémit.
Mais pour lui il est trop tard.
Je veux que tout brule.
Je veux que Clytemnestre brûle.
Je veux qu’Égisthe brûle.
Je veux que la Grèce brûle.
Je veux qu’Électre brûle.
Je veux qu’un déluge de feu s’abatte sur tous les hommes.
Il est donc question, dans le texte comme dans le mythe, de destin et de vengeance, la terrible vengeance d'Electre... Mais en choisissant les bas-fonds comme décor pour sa tragédie, l’auteur en déplace la focale et fait de la colère d'Électre celle des oubliés, des prostituées et des marginaux d'Argos. La cadette des Atrides devient ainsi la porte-parole des misérables. D'ailleurs l'auteur convoque un choeur de prostituées troyennes qui viennent raconter leur quotidien de délaissées, dire leur rébellion, un chœur féminin venu crier son courage et sa colère.
KILISSA – Il n’y a pas de remède contre la mort,
Mais la mort elle-même est un remède.
Esclaves ou maîtres, nous sommes tous à la nuit.
Tous nous sortons d’elle et c’est vers elle que nous courons.
Entourés de murailles, au cœur de la cité,
Nous la fuyons au point de l’oublier.
Mais elle ne nous oublie pas.
Elle nous traque sans relâche, la nuit.
Sur notre peau le souffle chaud des naseaux chuchote notre nom d’avant les écritures.
De ses pattes pleines de terre elle nous prend et nous empêche de fuir.
Suspendue à notre cou, elle nous chuchote d’antiques secrets.
Audibles seulement par ceux qui croient à une mort dansée.
La parole, par sa musicalité, par son rythme, est proche de la transe et de la danse. Il y a quelque chose d’incandescent qui donne de l’ampleur à la tragédie, quelque chose de proprement envoûtant.
CLYTEMNESTRE (s’adressant au fantôme d’Agamemnon) – Du fond des enfers tu te réjouis d’entendre ta fille crier vengeance.
Moi je me suis baignée dans ton sang, le reste m’importe peu.
Ta dépouille est clouée sur le mur de mon exploit.
Ne plus entendre ta voix, là est mon bonheur.
Je voulais que le silence emplisse ta bouche toujours gonflée d’orgueil.
Je voulais que la terre se tasse dans ta gorge toujours gavée de toi.
Je voulais que tu te taises pour que s’apaise enfin cette douleur qui me déchire encore.
Avant que la hache ne s’abatte sur ton crâne,
J’ai vu dans tes yeux le dégoût de toi-même.
Où était-ce du regret ?
L’homme passe son temps
À créer des démons puis à s’en effrayer,
Mais pour lui il est trop tard,
La mort le tient déjà,
Et ni le remords ni le pardon ne peuvent changer le cours de son destin.
Trop tard, ce regard pour une fois humain,
D’un coup de hache je l’ai fendu en deux et j’ai bien fait.
Rien ne me départira de ma joie.
Je ne suis coupable de rien.
Ma conscience dort sur toutes ses oreilles.
Mon sourire reste gravé sur le marbre de ton cadavre.
Il est ton épitaphe et ne s’effacera pas.
Que vienne ton fils, qui est aussi le mien.
Un texte qui a donc su exacerber la cruauté du mythe en la mettant en perspective, un texte à lire absolument !
N.B. : Ce travail sur Électre a donné naissance à un montage de textes extraits de sept pièces, un Électre(s) joué ensuite par un groupe d'élèves de terminale.



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